Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de
trainer sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et
continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot
vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries,
et heureux comme ce soir.
Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
chandelle que le vent leur souffla deux fois.
La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son
lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent
avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de
lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes;
elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.
Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.
Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les
levres par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir
de leurs fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait
froidie par le vent, tout a fait glacee.
Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid.
Ah! si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle
aurait eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
terre nue... Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit
brut, a cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec
elle; alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle
ne voyait plus que lui...
Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait
plus les siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un
a l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
finissait plus. Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et
ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre.
Ils semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne
connaitre rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser.
Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:
--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir!
Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve
sa coupe d'eau fraiche.
Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait
mis a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
sauvage. Il regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire,
ennuye d'etre aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur
pour ne plus etre vu; toujours sans quitter les levres exquises, il
allongea le bras derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la
lumiere comme avait fait le vent.
Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un
fauve qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait
son corps, son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans
resistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
enveloppante: il l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc _a
la mode des villes_ qui devait etre leur lit nuptial...
Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
orchestre jouait toujours.
Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit
caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus
bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
sons files, en prenant la voix flutee d'une chouette.
Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante,
battant les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre,
il faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie
des choses noires et glacees: - ils le savaient...
Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute
cette fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le
logis pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a
l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres
delicieusement par l'eternelle magie de l'amour...
VIII
Ils furent mari et femme pendant six jours.
En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la
mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les
_suroits,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps
etait sombre, et la mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante
et troublee.
Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini,
elle avait son Yann pour elle seule.
Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien
qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui
en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait
different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les
memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_
et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux,
si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son
grand dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire,
il avait toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle
chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que
leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le
sentiment, le respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la
separe de l'amante, chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain,
on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud etait
l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils etaient une meme chair
tous deux et pour toute la vie.
... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...
D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de
ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de
l'existence - qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine
avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
d'arrangement de menage, avaient ete forcement remis au retour...
Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
son metier de mer...
Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur.
Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a
present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais,
elle se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces
annees a venir...
Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de
l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras
dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
regardaient passer:
--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamries d'hier!
Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de
voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et
restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le
rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine
et rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds
lointains. L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et
ont eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y
avoir de jours sombres ni de tempetes. Les caps, les baies, sur
lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
se reposer, eux aussi, dans des tranquillites ne devant pas finir...
Tout cela comme pour rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour;
- et on voyait deja des fleurs hatives, des primeveres le long des
fosses, ou des violettes, freles et sans parfum.
Quand Gaud demandait:
--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux
yeux francs:
--Mais, Gaud, toujours...
Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
avoir la son vrai sens d'eternite.
Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle
se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette
premiere fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher
de partir...
De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce
pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et
seme de pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur
les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
tres hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
dans l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout
envelopper.
Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de
ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y
interessait pas.
--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
ca doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y
avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
vivre la-dedans, moi, bien sur.
Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un
enfant naif.
Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de
vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
large. La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
amoncelees et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs
verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
de bois ronge comme un cadavre, grimacant sa douleur sans fin.
Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
la mer.
Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les
soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas
bien et se faisait expliquer.
--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de
suite il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
fois, la lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils
travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile
d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait
l'effet de designer une chose sinistre.
--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages
qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres,
des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent
point ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est
finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
et elles allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout
l'hiver.
--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote,
dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
sont morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer;
c'est en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des
croix en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits
dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi
Guillaume Moan, le grand-pere de Sylvestre.
Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles,
sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
nuits longues comme les hivers.
--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer
jamais?
--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne
appetit pour souper et, des jours, l'on devore.
--Et on ne s'ennuie jamais?
--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
Cinquieme partie.
I
... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant
leur feu, qui etait une flambee de branchages.
Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit
a dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
d'etre deja tristes.
Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du
printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a
trainer sur la campagne.
Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
deux au petit jour.
II
Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les
departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque
maree, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux
devaient sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
les meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud
s'etonnait de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais
elle aussi, et amenee la pour la meme cause fatale. Sa destinee venait
de se precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu
le temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur
une pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce
denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present -
comme faisaient les autres, les habituees...
Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout
cela etait nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
pareille et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_
qui subsistait malgre tout, la mettait a part.
Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large
seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du
vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
dehors.
... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle,
bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se
sentaient menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
amants s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des
matelots gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a
leur bord d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire.
Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes
les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a
cause de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les
apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les
descendait comme des morts.
Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des
hommes de telles frayeurs?
Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les
bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient
garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
sur les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes
ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
plus riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient
tous ainsi a bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage
de choix.
Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors
par des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la
Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
sur les mousselines des coiffes.
Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la
cote, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas,
tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.
La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils
s'etaient donne un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme
beau temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un
moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils
marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se
trouverent pres de leur maison, ramenes la insensiblement sans y avoir
pense; ils entrerent donc encore une derniere fois chez eux, ou la
grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre ensemble.
Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud
souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur
pourtant que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec
amour.
D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...
Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort
les postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un
des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
rien des choses d'Islande:
--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de
mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans
lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons
ces trous-la aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet
du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
apres, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
change plus. Eh bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du
bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit ou l'on prend le plus
de poissons; et puis il touche aux grand haubans ou l'on peut toujours
attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; -
cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brulee, pendant les
mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.
... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement
finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...
A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et
ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
longue etreinte silencieuse.
Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un
vent leger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait
encore, agita son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle
regarda, en silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui
encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des
eaux, - et deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui
persistent a fixer se troublent et ne voient plus...
... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par
un aimant, suivait a pied le long des falaises.
Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors
elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee
parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer
vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que
cette _Leopoldine,_ en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite,
sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes
ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
tourmente formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon;
mais dans le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout
demeurait paisible.
Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin
de le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
l'attendre.
Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant
leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux
memes places pour inonder les memes greves. Et a la longue, c'etait
etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air
et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
deborder et envahir les plages.
Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee,
lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les
brises de cette soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait
vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
bientot atteindre l'extreme bord du cercle des choses visibles, et
entrer dans ces au-dela infinis ou l'obscurite commencait a venir.
Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu,
Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui
lui venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus
sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme
un adieu! Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait
tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart,
qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
consolation et l'attente delicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'etaient
dit pour l'automne.
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