Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un
lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche
de chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient
l'anciennete du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises,
et les fenetres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou
se tiennent les marches et les pardons.
--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire?
--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
fils Gaos.
Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant
ce nom-la.
Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se
leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de
tres interessant sur la place.
Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle
d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre
sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir
cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par
convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de
grossiers ouvrages.
Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie,
rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand
souffle apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par
cette pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder
pendant ses dures journees de travail chez les gens de Paimpol.
Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit
qui lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois;
aussi brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait
vive et capricieuse.
Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un
reve lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque
vague et mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou
certainement les falaises etaient plus gigantesques...
Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent
etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des
cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et
plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une
_mademoiselle Marguerite,_ grande, serieuse, au regard grave. Toujours
un peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la
greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce
qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard,
sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait
servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient
bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de
coeur autant que de figure.
Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes
quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre
facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant,
en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer,
s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete
seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on
parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee
quelques-uns de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de
cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou
etait a present celui qu'elle aimait...
Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de
ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son
existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle
demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un
hameau de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee,
ou elle avait eu ses fils et ses petits-fils.
En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui
disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une
famille vaillante et estimee.
Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu
pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient
plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue
d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les
cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chalen de
mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable.
Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
comme les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte,
avec ces
yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la
trouver bien jolie.
Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les
bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez
son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat;
octogenaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il
ne s'etait console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
premieres ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en
une espece de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait
toujours:
--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre
mesure?..._
Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se
faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa
plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
vous savez...
Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et
aujourd'hui elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus
fatiguee, plus cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle
songeait a son cher petit-fils, son dernier, qui, a son retour
d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq annees!... S'en
aller en Chine peut-etre, a la guerre!... Serait-elle bien la, quand
il reviendrait? - Une angoisse la prenait a cette pensee... Non,
decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
comme pour pleurer.
C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le
lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute
seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des
messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait
bientot plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de
l'autre, Jean Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne
parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque
part en Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption
militaire. Et puis on avait objecte sa petite pension de veuve de
marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre.
Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se
sentir si vieille au moment de ce depart...
L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre,
regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait
toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai;
des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux
galants d'Islande...
"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait
plus la quitter.
Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle.
Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres
filles de
son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en
sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
d'autres anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir
la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa
fille installee dans cette maison de riches.
Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on
ne voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites
ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait
dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires,
ou naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._
Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si
douce.
. . . . . . . . . . . . . .
Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.
Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de
Paris les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour
brumeux et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors
elle avait ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
ville, qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la
reconnaissait plus; ell;e y eprouvait comme le sensation de plonger
tout a coup dans ce qu'on appelle, a la campagne: _les temps,_ les
temps lointains du passe. Ce silence, apres Paris! Ce train de vie
tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume a leurs
toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce
matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses
ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des
poses de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des
qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour
dire ses prieres. Et comme elle lui avait semble immense et
tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des eglises
parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les siecles, sa
senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul profond,
derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait
agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle
avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment
bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait
jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere messe des
matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol.
Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut
la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes,
c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente
pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses
coiffes, comandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se
trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres
charmante a regarder.
Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
celles-la. Et les
autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance,
elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes.
Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle
de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie
de depaysement et de solitude.
Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon
penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a
Paimpol, l'avait inquietee comme une oppression.
Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage,
son pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte
a tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes,
sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
Bientot il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
rien vu - que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale
qui sembalient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui
etaient les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables
haies du chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en
decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il
lui sembla reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs
marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
pays de Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus
tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer.
Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee
par cette reflexion qui lui etait venue:
--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
les beaux pecheurs d'Islande.
En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les
fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les
promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que
ses pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole...
En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete
pris par l'un d'eux...
IV
La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le
lendemain de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues
de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des
feuillages et des fleurs d'hiver.
A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel
triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de
defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres.
Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les
matelots;
vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
nonnain, aux belles poitrines serrees et freissantes, aux beaux yeux
remplis des desirs de tout un ete.
Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
toits racontant leurs luttes de plusiers siecles contre les vents
d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des
aventures anciennes d'audace et d'amour.
Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de
la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au
perron seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de
marins partout accroches a la sainte voute. A cote des filles
amoureuses, les fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages,
sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et
leurs petites coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant
au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout
pres, la mer toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces
generations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
prenant sa part de la fete...
De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une
espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait
redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux
et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
"Islandais" etait arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par
l'un d'eux qui avait une taille de geant et des epaules presque trop
larges, elle avait simplement dit, meme avec une nuance de moquerie:
--En voila un qui est grand!
Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:
--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari
de cette carrure!
Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds,
il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:
--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
elegante et que je n'ai jamais vue?
Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait
de nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
tete que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles
derriere, sur le cou.
Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait
pas ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard
superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves,
courant tres vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait
impressionnee et intimidee aussi.
Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...
... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient
continue de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord,
devant ce grand garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire;
mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle
l'avait bientot assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
de vue. Quand il venait a Paimpol, elle le retenait a diner le soir;
c'etait sans consequence, et il mangeait de tres bon appetit, etant un
peu prive chez lui...
... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant
cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute
jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau,
d'un geste presque timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de
son meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote,
paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer
son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la
procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le
ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir,
revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette
fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au
vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se
garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante
debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble
de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle
depuis cette epoque!...
Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la
tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et
vide ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a
sa fenetre, seule, songeuse et enamouree!...
V
La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils
Gaos avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait
imagine en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que
tout le monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste,
ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il
l'intimidait, celui-la, decidement, avec son grand air sauvage.
Al'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann
n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on
parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour
lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
jeunes hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans
plaisir...
A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de
poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales
d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant
leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre,
enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un
beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
la precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui
est un cri de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son
flute du vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un
remplacant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son
retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
toute sa part de peche.
Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui
l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait
bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant
des choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres
Islandais qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete
avertis assez tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
fortune qui allait passer au large.
Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras
aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment
on s'etait mis en route.
D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on
en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on
connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des
etrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que
cousins et cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait
bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres
loin en amour, a l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le
coeur honnete, et l'on s'epouse apres.)
Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
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