Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...
Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait
venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement,
elle avait fini par repondre:
--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec
vous qu'avec aucun autre.
C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des
danses, ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix
plus basse et plus douce...
On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance
danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se
retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres
intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses
salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait
fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.
--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave
que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait
rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de
construire un
premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du
pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
dominant la Manche, avec une vue tres belle.
--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le
mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre,
avec une mer si mauvaise...
... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de
mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas
l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le
monde...
-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs;
d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
a notre mere.
--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?
--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due
et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette
annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne
serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas
tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte,
ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
moulait dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait
grand air tout de meme.
En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour
qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!
Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours
plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse
sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres
etait brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en
plus fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
avec une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a
cordes.
Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses
allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en
petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
soumission respectueuse, absolue.
Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce
qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.
Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a laise comme a present; que
son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup
d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru
pieds nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa
pauvre mere...
...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans
sa vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de
decembre et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors
pechaient a present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant
clair, au pale soleil, dans leur solitude immense, tandis que
l'obscurite se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous
cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se
separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette
heure crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de
pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un
cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la
lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente
ces legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une
autre odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des
chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris
glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves.
Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a
ce meme bal...
... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes
de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant
avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou
moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour
repondre a leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!...
Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et
tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en
arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un
peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait
assez grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se
penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un
air tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres
de l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour
se dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas
permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait,
lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si
naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux
petits freres!..."
On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins,
baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un
bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde.
Lui ne l'avait
pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son
ame. Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout
entiere vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque
chose, mais c'etait son coeur qui avait commence le mouvement.
--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds
ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui
elle eut jamais fait attention dans sa vie.
En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la
debandade, au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a
part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
pour rentrer, elle avait traverse cette meme place avec son pere,
nullement fatiguee, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
aimant cette brume gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout
exquis et tout suave.
... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres
s'etaient toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs
ferrures. Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les
rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur,
reve a son galant." Et c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une
envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
levres, defaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
de sa bouche fraiche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne
regardant rien des choses reelles...
... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel
changement en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en
detournant ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.
Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
plus:
--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres
sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait
bien un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait
doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a
chaque saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...
La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car
jamais elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait
donc bien egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il
suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les
armateurs voudraient confier des navires.
Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort,
ca peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
nuit pas du tout a la beaute.
Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des
filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a
l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien
qu'a Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui.
Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses
fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff,
qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort
mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un
soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs
fetes, il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte
qu'on ne voulait pas lui ouvrir...
Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur
bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien,
pour la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
voix douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A
present elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer.
Dans ce meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant,
on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise
petite, entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait
reste. Belle demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine
d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond
toute pareille.
Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le
revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart
d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour
elle; le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour
d'automne pour lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur
net et d'en finir...
... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite
particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
printemps.
A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
alluma sa lampe pour se coucher...
Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou,
comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant
trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout
simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait
pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de
paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa
toilette...
... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille
qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante,
ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle
reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle
des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
chacune de ses poses etait exquise a regarder.
La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait
avec un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable
qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre
perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne
la voulait pas pour lui...
Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez
les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette
beaute-la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages
d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la
laisser voir. Non, ce sont les raffines des villes qui attachent tant
d'importance a ces choses pour les mouler ou les peindre...
Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient
enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son
dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne
sur le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors,
avec son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine.
Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les
defaire pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte
jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret.
Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre
l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait
deployee a present comme un voile...
Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle,
sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son
petit-fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_,
- sur la mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et
Sylvestre, les deux desires, se chantaient des chansons, tout en
faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour...
VI
. . . . . . . . . . . . .
Environ un mois plus tard. - En juin.
Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans
l'air, comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.
Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui
s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes,
aux nuances ternes de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes
jetaient un eclat pale, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.
Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes
qui jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte
d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres
vite effaces, tres fugitifs.
Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil
qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a
ce
resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre
cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo
trouble.
Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient:
_Jean-Francois de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
sa monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
l'espece de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
perpetuellement les couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau
a chaque fois. Leurs joues etaient roses sous la grande fraicheur
salee; cet air qu'ils respiraient etait vivifiant et vierge; ils en
prenaient plein leur poitrine, a la source meme de toute vigueur et de
toute existence.
Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se
tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de
cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.
La _Maire_ pojetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme
le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree
qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction,
comme ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues
qui executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le
meme sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et
sans cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
fluidite a cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de
queue brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le
brillant de leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme
retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre
deux eaux, chacune un petit eclair.
Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir
decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
pour la lune.
Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin
dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste,
flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux.
La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait
tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour
mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a
deux mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a
qui devait l'eventer et l'aplatir.
La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille,
animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles
lointaines, deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres
blanches, se decoupant en clair sur les grisailles des horizons.
Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de
pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle...
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Jean-Francois de Nantes;
Jean-Francois.
Jean-Francois!
Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant
seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
celui-la; renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et
sombre; - tres doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
et serviable quand on ne l'irritait pas.
Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus
loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de
somnolence, de sante et de vague meloncolie.
On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme
pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de
sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins
robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais,
quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme
l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue
presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
comme font les betes.
On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments
quelconques, les heures n'important plus dans cette clarte continuelle.
Et c'etaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui
reposaient de tout.
Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja
aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la
maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs,
les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
s'endorment - pendant des periodes bien longues...
. . . . . . . . . . . . . . . .
Jean-Francois de Nantes;
Jean-Francois.
Jean-Francois!
... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque
chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une
queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que
celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils
l'avaient vite apercue:
--Un vapeur, la-bas!
--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et,
entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une
main de belle jeune fille.
Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait
bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer,
commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se
ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un
bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de
cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait
clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en
amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui les avaient
ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas
bonne.
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