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Pecheur d'Islande by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Pecheur d'Islande

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Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue,
arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans
ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se
rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins
vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient
partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert.

Plus de lente derive, ils avaient endu leurs voiles a la fraiche brise
nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que
par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme
par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu;
- mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus
gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
toujours bas et trainant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose
devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il
n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres
accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui
se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos...

Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade
des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en
coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues
barbes, dans des accoutrements assez sauvage.

Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants,
des remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres,
des lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de
l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands
garcons etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait
cadenasses leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur
Gaos, Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee
par le Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'a'ait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui
n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles.

Et le commandant disait:

--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu
sure.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.

Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se
mieux penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.

Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles
de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
amuser les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le
bonjour de ma part au fils Gaos".

Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui
l'avait tracee:

--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?

Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on
l'ennuyait a la fin avec cette Gaud.

Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne,
le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
poitrine, se disant tout triste:

--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
avoir comme ca contre elle?...

... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours
la, assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un
reve...

A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans
les eaux, recommenca a monter lentement.

Et ce fut le matin...





Deuxieme Partie

I


... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a
fait
degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
le ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le
besoin de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a
se disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant
cette menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
navires.

Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les
autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume
blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement,
il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; -
et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les
lignes etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en
aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
d'arriver a temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud
d'Islande, trouvant plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux
de l'espace libre pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un
peu les uns les autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles
surgissaient, pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, -
mais tenant debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle
de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
redressent.

La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de
l'ouest avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et
les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette
panne: le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir
indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel
jaune, devenu d'une lividite froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs
restaient seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une
teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
vue.

Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se
reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la
veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de
bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present,
inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout
cela?... Quel mystere de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de
l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout.
Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre
maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches.

A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps;
ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple
et legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de
jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant
plus que
la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
marine qui designe cette allure-la.

En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee,
ecrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en
taches informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait
regarder bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige
de mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans
cesse remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
tentures de tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris
d'un meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui
detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de
houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_
entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et
elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de
meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un
remous ou leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait
une illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait
bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse
comme si le vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une
glissade, faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
chutes simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
reves. Elle glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant
sous elle pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans
un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
touchait le fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la
mouillait meme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
s'evanouissait en avant comme de la fumee, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame
passee, on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus
grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait
d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se
refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
t'engouffre..."

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes
dont les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de
mouvement s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
d'un bruit plus immense.

C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant
qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et
puis, justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans
la partie la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute
cette fuite dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils
chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de
mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a
tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.

--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme
un diable pret a sortir de sa boite.

Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.

Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui,
depuis quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois
cette mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de
fausses fleurs...

Jean-Francois de Nantes;
Jean-Francois.
Jean-Francois!

En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines
de metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en
cretes blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait
toujours au milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement
changeante; et, d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte
de fumee d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur
toute la surface de la mer.

Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest
d'ou une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
arrivait de l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre
le dome de ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et
cette eclaircie etait triste a regarder; ces lointians entrevus, ces
echappees serraient le coeur davantage en donnant trop bien a
comprendre que c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque
derriere ces grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante
n'avait pas de limites, et on etait seul au milieu!

Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse
jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cel c'etait le
vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout.
Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches,
plus materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau
tourmentee, gresillant comme sur des braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
l'arriere, puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout
briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
hautes, et pourtant elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait
de grands lambeaux verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le
vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entiere comme de
douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, a cause de toute
cette bave blanche, eparpillee; quand les rafales gemissaient plus
fort, on la voyait courir en tourbillons plus epais - comme, en ete, la
poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait venue, passait aussi
tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
cinglaient, blessaient comme des lanieres.

Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme,
vetus de leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux
de requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles
goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas
laisser d'eau passer,
et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des
joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee.
Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en
souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur barbe.

A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme
exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent
vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
qui sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la
mort.

Jean-Francois de Nantes;
Jean-Francois.
Jean-Francois!


A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait
rendus ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient
sur leurs dents entre-choquees par un tremblement de froid; leurs yeux,
a demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes
dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants
de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les
efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient
devenus etranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore
la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois
que se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils
ne songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun
mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair
raidie qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses
cromponnees la par instinct pour ne pas mourir.





II


. . . . . . . . . . . . . .

...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja
fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
la direction de Pors-Even.

Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins
deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays
tranquillement.

Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce
Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
c'etait quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit
Sylvestre, a son depart pour le service. (On l'avait accompagne
jusqu'a la dilligence, lui,
pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait
parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi
pour embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux
quand elle l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour
de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu
craintive, s'en allait chez les Gaos.

Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
d'une barque qui venait de se faire _a la part._

--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
cette grande course.

Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou
elle entrerait peutt-etre un jour, de cette maison, de ce village.

Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
explique a sa maniere la sauvagerie de son ami:

--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un
jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.

Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
reprenait a esperer.

Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur;
son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la
revoyant de pres, parlerait peut-etre...





III

Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise
saine du large.

Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.

De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre
des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien
matelot revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens
qui sont tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours
plus que les autres aux mille details de la route.

Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure
qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.

Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande
rase, aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant
sur le siel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air
d'un immense lieu de justice.

A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre
deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.

Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer
d'embarras:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir
embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.

--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
tard dehors.

Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
partout et toujours. Remettre sa visitie a une autre fois, elle y
pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida
poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
rentrer.

A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce
grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre,
feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils
se repandaient dans l'air leur odeur saline.

Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient
toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et
decidees, sous un bonnet de marin.

L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si
lentement.

Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles
peut-etre...

Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
general qu'a se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
resisten guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait
alle faire une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul
dans le pays la bonne maniere pour tresser les _casiers_ a prendre les
homards. Sa tete etait tres libre d'amour en ce moment.

Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au
milieu de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja
sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetes tous du meme
cote, comme par une main qu'on y aurait passee.

Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des
pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
lames et de
la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de
travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
seculaire de cette main-la.

Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du
temps.

Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les
tombes; le lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le
vent de la mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune
pale de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.

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