A  /  B  /  C  /  D  /  E  /   F  /  G  /  H  /  I  /  J  /   K  /  L  /  M  /  N  /  O   P  /  R  /  S  /  T  /  U  /  V  /  W  /  X  /  Y  /  Z

Pecheur d'Islande by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Pecheur d'Islande

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14



Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres:
_Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans._

Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.

La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'etait naturel,
et elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
faisait une impression penible.

Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la
elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce
nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder
le souvenir de ceux qui meurent au large.

Elle se mit a lire cette inscription:

En memoire de
GAOS, Jean-Louis
age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_,
disparu en Islande, le 3 aout 1877.
Qu'il repose en paix!

L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de
chapelle, etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de
marins morts. C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle
regretta d'y etre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol,
dans l'eglise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
ce village, il etait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
vide des pecheurs islandais. Il y avait de chaque cote un banc de
granit, pour les veuves, pour les meres: et ce lieu bas, irregulier
comme une grotte, etait garde par une bonne vierge tres ancienne,
repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui ressemblait a Cybele,
deesse primitive de la terre.

Gaos! Encore!

En memoire de
GAOS, Francois
epoux de Anne-Marie LE GOASTER,
capitaine a bord du _Paimpolais_,
perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
avec vingt-trois hommes composant son equipage.
Qu'ils reposent en paix!

Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
age.

Gaos! partout ce nom!

Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu
aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._
La plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre
bien oublie, celui-la...

En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et
un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle!
Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
sombre, des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des
ressemblances profondes.

Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses
fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes
qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
des saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient
la voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a
gemir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
morts.

Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa
visite et s'acquitter de sa commission.

Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle
trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y
montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a
l'idee que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou
poussaient des chrysanthemes et des veroniques.

En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui
lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux
chercherent Yann, mais elle ne le vit point.

On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien
blanche, on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes
appeles _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.

--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun
deux rechanges complets pour la-bas.

On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la
chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.

Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes;
une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire
s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la
melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi
enfouis au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general
chez les gens de mer.

Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres
d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une
bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
autres.

--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en
avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
Gaud! son pere etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
Islande a la saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins,
on s'est partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
echue.

Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son
prefere.

Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante
se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.

On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un
escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappellait bien
l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une
trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela.

Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute
neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en
perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout
Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et
la passe par ou ils s'en vont.

Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait
peut-etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au
courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses
longues soirees d'hiver...

... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait
droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.

Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui
signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus,
disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de
barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec
M. Mevel. Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie,
elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
encore des affaires melees avec les Gaos.

On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la
recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de
vieux matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle
heritiere; car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de
lui:

--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il
est alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
les homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.

Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee
qu'elle ne le verrait pas.

--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre
avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les
marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
pourquoi s'en priver tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec
lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.

Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences,
suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur
des bancs, se
serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et
regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:

"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"

Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu
du crepuscule qui tombait.

--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.

Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au
visage a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge.

Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de
chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font
un passage noir.

Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots
s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.

Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees,
bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs
etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!

Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a
distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les
goemons trainant a terre.

A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait
plus aucune raison d'avoir peur.

Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand
elle verrait Yann...

Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque,
mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il
fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre,
son petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre
d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
etait parti et pour combien d'annees?...


IV

- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de
pauvres gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis
ni celle-la ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas,
ca n'est pas mon idee.

Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes
profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre
bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
Sa mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les
volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de
famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle,
soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait
depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute
pression avec une independance tranquillement farouche.

Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
pecheurs, de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures,
ayant jete un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de
Loguivy, a ses filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en
apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux
de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frere.



V

...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son
col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec
son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent
d'autrefois.

Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est
l'usage: ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le
bras, en chantant a tue-tete.

Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes.
On jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre
le traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout
trouve qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin.

En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames
d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
leur trottoir.

--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.

Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant
point si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout
a coup, de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer
devant elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa
jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete
fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot:

--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
l'on va te manger.

Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
dimanche.

Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
etait tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.





VI

Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...

Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a
ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en
finissait plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en
meme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee
d'ordinaire, pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq
jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble
extreme: c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne
plus revenir.

Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait
autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres
venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.

Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon,
assis par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du
va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
allaient partir.





VII


Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
s'entendre tout de meme.

Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
l'air tout a fait douces.

Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le
regarder avec tendresse.

--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.

...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du
depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute
beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un
carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
etait partie pour l'embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord
l'adjudant de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.

--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
capitaine, le voila qui passe.

Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher.

--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.

Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.

Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue
de sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe
noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des
marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee
menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par
des encres d'or.

Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete
furtivement sur l'heure presente une ombre triste.

Tristesse vitte effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous,
dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".

Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par
des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop
chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans
Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant
que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, -
en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.





VIII


Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur
lesquels pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de
grace.

Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis
Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui
est une precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance
a courir au moment de se mettre en campagne).

Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle
n'avait rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie
de venir, les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge.
Suspendue a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a
lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par
entrer dans une eglise pour dire ensemble leurs prieres.

C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser,
ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de
voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
tout son poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle
n'en pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre
jours. Le dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la
force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
soixante-seize ans. A l'idee que c'etait fini, que dans quelques
minutes il faudrait le quitter, son coeur se dechirait d'une maniere
affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, la-bas, a la tuerie!
Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonte, ni
toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne pourraient
rien pour le garder!...

Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses
mitaines, agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
dernieres auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien
soumis, la tete penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses
bons yeux doux, son air de petit enfant.

--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!

La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre,
pour se pendre a son cou dans un embrassement supreme.

On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee,
perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
referma brusquement la
portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de
matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer.

Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la
grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace
juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre
de son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre
mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
distingua cette forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle
le suivait des yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir"
toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.

Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas
pour jamais...

Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il
traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.

--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces
dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.

Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a
peine jusqu'au matin.





IX


. . . . . . . . . . . . . .
...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.

Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
bruler les relaches.

Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui
etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du
vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche
comme un oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue
d'en bas.

On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore
des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes
blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa
hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles
blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.

Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.

Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les
pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient
comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au
milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart,
il n'avait vu si clair et de si
pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
cette profusion de bateaux.

Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du
haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
perdre dans les plaines.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14

Non-fiction review: A Little History of the English Country Church by Roy Strong
Review: The Loudest Sound and Nothing by Clare WigfallIt is rare to come across a short-story collection from a new writer ... so good she gives you chills

Review: The Gum Thief by Douglas Coupland
Review: The Affinity Bridge by George Mann An engaging melodrama that rattles along at a breakneck pace

Review: Beijing Time by Michael Dutton, Hsiu-ju Stacy Lo & Dong Dong Wu
Review: The Gum Thief by Douglas CouplandWorking at Staples, among the tons of Post-it notes and ballpoint pens, is not, if Coupland is to be believed, that much fun

Copyright (c) 2007. booksboost.com. All rights reserved.