Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe
de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous
les exiles qui passaient.
Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans
l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file
dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils
avaient repris le large.
On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour
se rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.
Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui
menaient le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le
vague, ces caps avances des continents qui sont comme des points de
repere eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est
gabier, on navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant
les distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas.
Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut
ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des
tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient
pris une splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses
etait comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees
qui sont ephemeres:
... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
des tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et
caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
epaules.
Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.
... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent
de tempete. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout,
ils s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui
passait. La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur
race avait pullule dans des amours exuberantes. Leur race avait
pullule sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle,
et sans ame, la mere
nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la
meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.
Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et
les gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au
grand neant de la mer, a coups de balai...
Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le
navire en fut couvert.
Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inalterable ou on ne
voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
volaient au ras de l'eau...
X
... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le
hasard l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une
baleiniere.
A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et
regardait autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement
vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes
gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute
ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des
frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
polies comme du bronze.
Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu
a peu, pour les suivre.
...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait
repartir.
Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.
Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays
de pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient
des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
paniers.
--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
avaient tous des figures de magot et des queues.
On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que
Singapour. Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre
que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
paniers s'entassait fievreusement dans les soutes.
Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau
auquel il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec
son sac.
Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment
etaient canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour
former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
avant le moment desire d'aller se battre.
XI
. . . . . . . . . . . . . .
Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs
pour l'Islande.
Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
devenue tres pale.
C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu
venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix.
Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite
les eut toujours eloignes l'un de l'autre.
Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le
_pardon des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de
cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes
vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de
l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la.
Et, en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes
a boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
serre que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree,
ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
chants bruyants des pecheurs.
Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le
pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors
elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de
garcons qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement
au metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
qui sait! apres un entretien franc comme serait le leur. Et alors,
peut-etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
meme sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant,
pendant une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres
ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
impatience presque douce.
De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.
Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle
etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait
pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait
personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au
pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se
rompre... Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas
allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait
bien, - pour lui donner passage!
Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait
fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
travailler.
Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappelent que c'etait
demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait
unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un
ete de sa vie...
En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle
descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
devant luit.
--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.
--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
la main a son chapeau.
Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee
en arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si
seulement il s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait
ses larges epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle
dans ce couloir etroit ou il se voyait pris.
Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare
pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet
affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee...
--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.
Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues
tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines
mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa
poitrine, comme celles des taureaux.
Elle essaya de continuer:
--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes
sans memoire donc... Que vous ai-je fait?...
... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
derriere eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce
corridor pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases,
etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete,
n'ayant plus d'idees. Ils s'etaient avances vers la porte de la rue,
lui, fuyant toujours.
Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette
porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?
--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes
pas gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez
vous, moi...
Et il s'en alla...
Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit
de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a
la faire passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il
donc, ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son
dedain de tout!...
Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour
d'elle, avec du vertige...
Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un
eclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans
sa chambre, pour les observer a travers ses rideaux...
Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
disant:
--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur
differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.
Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait
pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
autres et, sans plus prendre garde a exu ni a la pluie commencee,
marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une
reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.
Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present?
Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait
venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix,
tout s'expliquerait peut-etre encore.
Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je
suis a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute
pas de devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons
de Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari;
mais je vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur
que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
jolie; bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis
une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il
etait trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la
prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir.
Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise
au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait
voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir,
au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
autour d'elle.
Elle souhaitait etre debarassee de la vie, etre deja couchee bien
tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour
desespere pour lui...
XII
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer, la mer grise.
Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en
Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
s'etaient disperses comme des mouettes.
Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait
du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a
faire, qu'a glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
rien qu'a respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait
que des grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du
silence...
... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et
venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa
marche, demeura immobilisee...
Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise,
probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
ces brumes en rideaux.
Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire.
Voila, elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
plus. Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces
temps mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete
saisie par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait
dissimule sous ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre
d'y mourir.
Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
pattes a de la glu?
D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il
faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
tirer jamais.
C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet
air pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.
Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais
c'etait en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
pour s'inquieter et comprendre que c'etait grave.
Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
l'air, en disant:
--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir.
Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le
distingua plus.
D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment,
ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.
Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait
tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait
dans les coins, la queue basse.
Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
de se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres -
une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu,
le pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja
mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait
debattu, secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue
comme un bateau mort.
. . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se
tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a
l'arriere en criant:
--Nous flottons!
Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_
de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu
d'un commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...
Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege
comme son bateau, gueri par la saine fatique de ses bras, il avait
retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs.
Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
libre que dans ses premieres annees.
XIII
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en
rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe
serre de matelots, le vaguemestre apppelait a haute voix les noms des
heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
batterie, en se bousculant autour d'un fanal.
--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. -
Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.
Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
"Mon cher petit-fils,"
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux.
Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur,
toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".
Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement
irreflechi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est
que cette lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin,
des le jour, il partait pour aller au feu.
On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a
bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer
les compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait
langui longtemps dans les croisieres det les blocus, venait d'etre
designe avec quelques autres pour combler des vides dans ces
compagnies-la.
En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre
un peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait
leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des
autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la;
chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns
graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes
paroles.
Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
idee incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de
vaillante race.
... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait
a s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile
au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour
lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu
experte d'une vieille voisine:
"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort
subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete
mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a
laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine.
"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour
l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille
le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre
pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.
"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous
ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour
gagner son pain..."
... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa
joie d'aller se battre...
Troisieme parties.
I
. . . . . . . . . . . . . . . . .
... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
dressant l'oreille...
C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
Le ciel est gris, pesant aux epaules.
Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des
fraiches rizieres, dans un sentier de boue...
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