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Pecheur d'Islande by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Pecheur d'Islande

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... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
et ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de
la petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et
dont la rencontre peut etre mortelle.

Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la.
Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend
plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui
file en trainee rapide, frolant vos oreilles...

... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde
de la riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et
un leger eclaboussement d'eau.

Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
disent:

--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure
une minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la
grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
apercoit rien qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
ils cherchent d'ou cela a pu venir.

De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi
cachees, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte
fraiche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
France, avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu
que celui de la mort.

Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent
l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere,
avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice
et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.

--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.

Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...

. . . . . . . . . . . . . . . .
... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!

Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il
etait la comme dans un element a lui. A une minute d'indecision
supreme, les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence
ce mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre
avaitcontinue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
tete a tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups
de crosse qui assomnaient. Et, grace a lui, la partie avait change de
tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui decide
aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait
passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.

... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y
avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes
versant leur cervelle dans l'eau de la riziere.

Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des
leopards. Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup
de lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee
qui vient du sang
vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
faisait les heros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant,
meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un
peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
Mais, dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par
hasard dans le meme sens. Alors, lui, sentit une commotion a la
poitrine, et, comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee,
meme avant toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins
qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
phrase consacree: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande
aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a
son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a
etre quelque chose d'atroce et d'indicible.

Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
s'abattit.





II


. . . . . . . . . . . . . . . . .
Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long
et mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.

Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps
d'arret dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du
cote perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
ne se fermait pas.

On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a
la voix vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue
souffrance et la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec
le mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une
petite voix douce, presque eteinte. Se sentir si malade, et etre si
loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces
qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable eloignement etait une
chose qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, -
quand, apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit
soufflant de sa poitrine crevee. Aussi il avait supplie qu'on
l'embarquat, au risque de tout.

Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse
sa longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures
et de miseres.

Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux
de mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers,
et de temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait
le coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses
precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles
d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et
un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif
de sa campagne.

Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les
medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.

... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses
malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee
encore comme au renversement des moussons.

Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait
fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
beaucoup de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre
contenu.

Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait
ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades.

Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote
perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce
poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse
supreme etait commencee.

Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher
sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la
Bretagne et l'Islande.

Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de
trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.

Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
lui des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les
poitrines ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce
lit, ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
la-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les
haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort
pour s'en aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son
cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
dans les memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et
chaque fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
instant conscience de tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir,
vers six heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la
lumiere seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant
apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure
d'un
ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout,
a l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude,
que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les
mourants qui haletaient.

... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere,
passant sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete
dechirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle
se rendait a Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre
informee qu'il etait mort.

Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa
bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a
flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un
monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou
midi allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant
precis de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres
differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait
d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a
coudre, assise sur sa porte.

En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme
minute de mort.

Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une
sorte de tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un
fiord ou derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces
puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies
n'ayant plus d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les
details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
la _Marie,_ semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann,
qui etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme
d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.

... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord
de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait
dans les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se
chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaitre dans la
tete. Alors on abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et
Sylvestre redevint tres beau et calme, comme un marbre couche...





III


... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour.
On en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les
premiers jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout
pres, on s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y
mettre.

C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil.
Dans le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de
France. La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames
la terre. Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le
quai; nous y mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
a bord; la peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se
hater, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois,
le calme d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou
j'etais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre
missionnaire resonnait comme une douce incantation magique. Par les
portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins
enchantes, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales
d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise.

Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege
de matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou
toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
etonnes.

Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de
fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale.
Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions
multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des
plantes inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin
des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite
croix de bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:

SYLVESTRE MOAN
Dix-neuf ans

Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui
montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
merveilleux, sous ses grandes fleurs.





IV


Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas,
dans l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur
le pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur
la mer, une vraie fete d'air pur et de soleil.

Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des
voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce
Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
de betes apprivoisees.)

Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete
verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de
cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des
tropiques.

Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens,
comme pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme
des boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout
d'un coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y
en avait qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees
avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie
grotesque, moitie touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux
sacs de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom
de Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement
l'exige pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait
appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
autour; a bord d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces
ventes de sac, pour que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau,
on avait si peu connu Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs
surfaisant pour s'amuser.

Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous.
On en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la
medaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer
et recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux
petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si
droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre
comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par
manque de coeur, mais par irreflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de
rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.

Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce
pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce
deballage.

Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et
leurs singes.





V


. . . . . . . . . . . . . . .
Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la
demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.

C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne
lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a
souvent
affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et
grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.

C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit
decompte de la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce
qu'on doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la
reflexion, a cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis
les froids de l'hiver.

--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent
de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere
tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
fugitives, courtes a present comme des jours...

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de
chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
papillons blancs.

Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les
portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs
yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs
melancolies et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas,
sur la mer hyperboree...

Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec
de legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
mort de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou
cette chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui
etre dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
de mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes
d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de
Paimpol pour apprendre qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres
nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
son petit chale brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement
affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se
couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le
regarder mourir.

Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous
un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
se faisait au gai printemps moqueur...

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
pressait encore sa marche.

La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou
tombait ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses
contemporaines, assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles
disaient:

--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur
semaine?

M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son comis, se
tenait assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur,
il avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme
chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.

Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.

Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...

Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a
voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
ecrivait pout elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non
decachetees... Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la
mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez
M. le commissaire, qui les lui avait remises...

Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du
_Bien-Hoa_ le 14..."

--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...

--Decede!... Il est decede, reprit-il.

Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait
cela de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement,
inintelligence de petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne
comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:

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