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Pecheur d\'Islande by Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande

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--_Marw eo!..._

--_Marw eo!..._ (Il est mort...)

Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
pauvre echo fele redirait une phrase indifferente.

C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait
trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air
de la toucher. D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu
emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur
ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour
le moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec
d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un
instant pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri,
celui a qui se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son
attente, toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de
_l'enfance..._

Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant
se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca
qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle
restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le
gite de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes
blessees qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
qu'elle s'efforcait
de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee
surtout d'une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre
machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour
la derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts.

Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de
temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
la tete un grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer
chez elle, de peur de tomber et d'etre rapportee...





VI


La vieille Yvonne qui est soule!

Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait
justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup
de maisons le long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de
se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton.

--La vieille Yvonne qui est soule!

Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
coiffe etait tout de travers.

Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le
fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de
desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant
plus rien dire.

Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui
l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa
coiffe lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
pauvre belle coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des
dimanches etait toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
jaune, sortait de son serre-tete, completant un desordre de pauvresse...





VII


Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une
grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes
dans leurs yeux taris.

--Mon petit-fils qui est mort!

Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.

Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
genoux pour prier.

Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui
la-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui
porte bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur
jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la
mer avait tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...

A la fin Gaud disait:

--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous;
j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous
soignerai, vous ne serez pas toute seule...

Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui
qui etait reparti pour la grande peche.

Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il
seulement?... Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu
de ses propres larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot
s'indignant contre ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son
souvenir, a cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
etait comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
rempli de lui...





VIII


... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son
frere finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
moment ou il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune
de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
Tres renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il
cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
matelots font, sans rien dire.

Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer
pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.

Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
enterrement encore. Et ils se disait:

--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.

Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a
dire: "Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine
un leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
realite de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et
deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son
front large.

Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
poste de peche...





IX


Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.

Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus
etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
impressions de profondeur.

Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme
aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis
l'origine des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
vit rien, - rien que l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
se dispenser _d'etre._

Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement,
par un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait
comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un
gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
mysterieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes
qui n'ont pas de nom.

Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand
voile.

Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient
une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un
dessin mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard,
non destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul,
dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit
que la pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait
inscrite la; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.

Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a
l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
bras qui se tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette
apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine,
agrandie, rendue gigantesque a force de venir de loin.

Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles
et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de
ce ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort,
comme une derniere manifestation de lui.

Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
Mais
les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour
exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
quelquefois
dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques
fragments n'ayant plus de sens.

A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame;
beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son
pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
entrait a present jusqu'a pleins bords. Il revoyait la figure douce de
Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque
chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre
lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant
jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commencaient a
couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
soulever sa poitrine profonde.

Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire,
et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient
d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme
et si fier.

... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...

Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on
dit en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance
des ames.

Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
maniere breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
pourtant n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague
frayeur des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les
images qui protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre
benite qui entoure les eglises.

Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si
cela aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste
la-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
plus desespere, plus sombre.

Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
comme s'il eut ete seul.

... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine
deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus
demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante. Avec ette espece
d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de
l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours.

C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que
cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles
avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a
flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes
nuees grises; - montees discretement, avec des precautions
mysterieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.

Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se
trainait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
lente et froide commencee des l'extreme matin...

Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
restait bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
le grand Yann...

Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du
dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros
obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...

Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.

Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
suffire.

Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau
changement a vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du
matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au
contraire se retrecir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
voir tout a l'heure la mer si demesuree? L'horizon etait a present
tout pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace. Le vide se
remplissait de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des
buees, d'autres aux contours presque visibles et comme franges. Ils
tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en meme
temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela
oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.

C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le
suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on
ne distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la
lumiere et ou la mature du navire semblait meme se perdre.

--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient
d'un bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes;
par contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous
cette lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la
bouche ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les
poitrines.

En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait
plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a
bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet;
apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre
le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines
ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur
fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation,
s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure.





X


Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume
epaisse, sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec
tant d'activite, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a
intervalles reguliers, l'un
d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil
au beuglement d'une bete sauvage.

Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait
davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient
vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
presence etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui;
il devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les
yeux s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui
restaient tendues partout dans l'air.

Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout
etait ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
penetrant; le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il
y avait deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise
etait sinistre et glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes
les _lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le
lit de la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.

La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
bien-etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans
la cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour
dormir.

Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines,
causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls
occupes au travail incessant de la peche. Ils n'etaient separes les
uns des autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne
plus se voir.

Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit.
Tout en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a
demi-voix, de peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient
plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
duree afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des
intervalles de non-etre. On n'avait plus du tout l'idee aux femmes,
parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses
incoherentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard...

Ce brumeaux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee,
d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les
poitrines et faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles,
comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte,
prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a
pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui
etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a
la fois indifferent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant
quelque bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
de rire aux choses droles que les autres disaient.

En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres
petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a
present sans personne
au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il
encore dans le fond de son coeur...

Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue,
ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.





XI


Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les
uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
d'oeil:

--Qui est-ce qui a parle?

Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
bien eu l'air de sortir du vide exterieur.

Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee
depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son
souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.

Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de
cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille,
s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des
vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air,
partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour
effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles
tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches
sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil
de surprise et d'epouvante...

Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes -
tout ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les
pointerent en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs
qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers
eux d'enormes batons pour les repousser.

Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus
de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent
aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait
tout a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il
semblait que cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose
molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
reconnaissaient entre eux:

--Ohe! de la _Marie._
--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!

L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de
Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la,
tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait
Kerjegou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de
Plounerin.

--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._

--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise
poison_ de la mer?...

--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._
(Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere
noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete
a ceux de la _Marie_ et leur donna a penser beaucoup.)

Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette
plaisanterie:

--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a
crevee.

Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et
tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.

Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou
quelque courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que
l'autre, separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en
babord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
comme eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des
choses du pays, des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des
vieux parents et des femmes.

--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a
l'heure.

Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de
la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec
certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.

Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe
et de lointain.

Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un
petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle
part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.

--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la
mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
faisait son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
un bien grand dommage!

Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour
savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.

--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait
sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.

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