Pecheur d\'Islande by Pierre Loti
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Pierre Loti >> Pecheur d\'Islande
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Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son
chagrin, et cela l'irritait.
Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale,
pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de
M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la
vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present,
en journee chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais
toujours eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une
courageuse, malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas.
Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et
une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.
Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
la _Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir.
Depuis un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car
leur navire etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne
trouverent plus rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs
morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mats ou vergues,
s'agiterent en cherchant dans le vide, puis retomberent les uns apres
les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On
rentra donc ces defenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongee dans la
brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une piece, comme
s'efface l'image d'un transparent derriere lequel la lampe a ete
soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne repondit a leurs
cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusiers voix, terminee en
un gemissement qui les fit se regarder avec surprise...
Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une
epave non douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa
quille), on ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous
ses marins furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.
Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_
avaient bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait
eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
emporte plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le
sourire de Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demanderent
craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des
trepasses.
XII
L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers
brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
Depuis troism ois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille
dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on
lui avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit
_a la mode des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs.
Elle avait fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple
et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
epaisse ornee seulement de plis.
Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin
par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un
respect de
demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme
autrefois, la main a leur chapeau.
Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer -
comme d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage -
et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
fond duquel etait Yann...
Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a
ce hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises,
croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
Pors-Even, bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
vie, elle y etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur
tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette region de
Ploubazlanec; elle etait presque heureuse que le sort l'eut rejetee la:
en aucun autre lieu du pays elle n'eut pu se faire a vivre.
A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur
la mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
nuage nulle part.
Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble
pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca
et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait
un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau a toit
de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue.
Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne etendaient
leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies,
et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir
jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon. Et dans ce
pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il
restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une
anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et
dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie.
Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et
l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
les epines maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au
logis, volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a
la maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs
d'ete, dans les parcs.
En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules,
amoindris par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann
comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage,
qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele
en esprit, sans plus confier cela a personne. Pour le moment, elle
aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans
ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre.
Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
instinct, elle
comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus
dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis
cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait
decidement. A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur
toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle
serait la pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer
de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme
avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air
naturel. Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre
aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si
seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme
un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune
arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entete
dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien
compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette
chaumiere presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la
grand'mere Moan, n'etant plus assez forte pour aller en journee aux
lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
s'arranger pour vivre sans demander rien a personne...
La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant
d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la
chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
la partie de terrain qui s'incline vers la greve. Elle etait presque
cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui
ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses
poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
rochers, avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes
vertes. On montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait
le loquet interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi
la lucarne, percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant sur
la mer d'ou venait une derniere clarte jaune pale. Dans la grande
cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la
vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son
interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses
coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de
son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
une couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles,
incertains, egares de vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme
chose:
--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee.
Il est la meme heure que les autre jours.
--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard
que de coutume.
Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre
usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne
manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique a son d'argent.
Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries
grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
elles donnaient acces dans des etageres ou plusiers generations
pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies
etaient mortes.
Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres
anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume;
aussi de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers
fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans
une hutte de Celte.
Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille
militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires
et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts.
C'etait la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
memoire, dans son pays breton...
Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand
le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
chemin un peu aud-dessus de leur tete.
Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et
Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite,
ayant beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des
Islandais et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...
XIII
Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
d'arriver, elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme
d'attente l'avait abondonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans
savoir pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et,
dans le chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui
venait a l'encontre d'elle.
Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout
pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses
cheveux boucles sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si
au depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
chanceler, et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a
present... Et puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue
pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi
pour etre cachee dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
pour essayer de changer de route. Mais c'etait trop tard: ils se
croiserent dans l'etroit chemin.
Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de
cote comme un cheval ombrageaux qui se derobe, en la regardant d'une
maniere furtive et sauvage.
Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement
involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque
grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa
figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
tresses blondes.
Il avait dit en touchant son bonnet:
--Bonjour, mademoiselle Gaud!
--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.
Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore
tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang
reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete
entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
enfant, toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete
comme un maigre echeveau de chanvre gris:
--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce
matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une
visite pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes
aux yeux lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi,
cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire
tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute
plus; c'etait fini...
Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le
monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.
XIV
L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait
tres lentement tomber. Les journees grises passerent apres les
journees grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
vivaient bien abandonnees.
Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete
s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
enfants, a propos de rien.
Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours
clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir
toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la
fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame
et quel mystere moqueur!
Elle commancait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui
revenaient en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres
vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, repetes par des
matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
bien, en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle
prenait:
Mon mari vient de partir;
Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
Il m'a laisse sans le sou,
Mais..., trala, trala la lou...
J'en gagne!
J'en gagne!...
Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement
pour s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps
caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.
Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre
d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte.
Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends,
j'en ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des
filles et des garcons qu'a cette heure, ma foi!...
Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees,
avec un geste d'insouciance presque libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
journee elle le pleura.
Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de
Paimpol.
La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son
tablier. Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir
des conversations avec elle.
--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps
a moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me
semble que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si
tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en
chemin, parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a
elle-meme comme, du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au
milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et
sterile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle
y melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces
choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou
tout etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
avec plus d'angoisse a lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins
ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui
avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames
pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de
ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja
presque des leurs...
Tou a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du
coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe
sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix
chantait:
Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
Il m'a laisse sans le sou,
Mais..., trala, trala la lou...
Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans
le vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux
memes endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement
triste; elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de
roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant
dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les
unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause
d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des
especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la
cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue
par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds. Au dedans, des
tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees
fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour
s'etourdir. Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de
la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des
terres, vers Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des
filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres
vite noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a
demeler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
s'imaginait l'avoir reconnue.
N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener
une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et,
malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans
coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.
D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de
plaisir, un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a
depenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
capitaines donnent sur les grandes parts de peche, payables seulement
en hiver).
On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et
lui s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille
brune, sa maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient
promenes, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
remplies du chant des alouettes, tout embaumees par les raisins murs,
les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
ils avaient chante et danse des rondes a ces veillees de vendange ou
l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et legere, en buvant le vin doux.
Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve,
dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la
montre, et s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux
jours.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des
bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
les filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exgerant.
Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui
aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par
une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
XV
A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des
moustaches a present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un
air de cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce
qu'elle est Bretonne. Dans sa tete, les noms de tous les marins du
pays tiennent comme sur un registre; elle connait les bons, les
mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
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