Actes et Paroles, vol. 3 by Victor Hugo
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ACTES ET PAROLES III par VICTOR HUGO
PARIS ET ROME
I
Cette trilogie, _Avant l'Exil, Pendant l'Exil, Depuis l'Exil_, n'est
pas de moi, elle est de l'empereur Napoléon III. C'est lui qui a
partagé ma vie de cette façon; que l'honneur lui en revienne. Il faut
rendre à César ce qui est à Bonaparte.
La trilogie est très bien faite; et l'on pourrait dire selon les
règles de l'art. Chacun de ces trois volumes contient un exil; dans le
premier il y a l'exil de France, dans le deuxième l'exil de Jersey,
dans le troisième l'exil de Belgique.
Une rectification pourtant. L'exil, pour les deux derniers pays, est
un mot impropre; le mot vrai est expulsion. Il n'y a d'exil que de la
patrie.
Une vie tout entière est dans ces trois volumes. Elle y est complète.
Dix ans dans le tome premier; dix-neuf ans dans le tome second; six
ans dans le tome troisième. Cela va de 1841 à 1876. On peut dans ces
pages réelles étudier jour par jour la marche d'un esprit vers la
vérité; sans jamais un pas en arrière; l'homme qui est dans ce livre
l'a dit et le répète.
Ce livre, c'est quelque chose comme l'ombre d'un passant fixée sur le
sol.
Ce livre a la forme vraie d'un homme.
On remarquera peut-être que ce livre commence (tome Ier, Institut,
juin 1841) par un conseil de résistance et se termine (tome III,
Sénat, mai 1876) par un conseil de clémence. Résistance aux tyrans,
clémence aux vaincus. C'est là en effet toute la loi de la conscience.
Trente-cinq années séparent dans ce livre le premier conseil du
second; mais le double devoir qu'ils imposent est indiqué, accepté et
pratiqué dans toutes les pages de ces trois volumes.
L'auteur n'a plus qu'une chose à faire: continuer et mourir.
Il a quitté son pays le 11 décembre 1851; il y est revenu le 5
septembre 1870.
A son retour, il a trouvé l'heure plus sombre et le devoir plus grand
que jamais.
II
La patrie a cela de poignant qu'en sortir est triste, et qu'y rentrer
est quelquefois plus triste encore. Quel proscrit romain n'eût mieux
aimé mourir comme Brutus que voir l'invasion d'Attila? Quel proscrit
français n'eût préféré l'exil éternel à l'effondrement de la France
sous la Prusse, et à l'arrachement de Metz et de Strasbourg?
Revenir dans son foyer natal le jour des catastrophes; être ramené par
des événements qui vous indignent; avoir longtemps appelé la patrie
dans sa nostalgie et se sentir insulté par la complaisance du destin
qui vous exauce en vous humiliant; être tenté de souffleter la fortune
qui mêle un vol à une restitution; retrouver son pays, _dulces Argos_,
sous les pieds de deux empires, l'un en triomphe, l'autre en déroute;
franchir la frontière sacrée à l'heure où l'étranger la viole; ne
pouvoir que baiser la terre en pleurant; avoir à peine la force
de crier: France! dans un étouffement de sanglots; assister à
l'écrasement des braves; voir monter à l'horizon de hideuses fumées,
gloire de l'ennemi faite de votre honte; passer où le carnage vient de
passer; traverser des champs sinistres où l'herbe sera plus épaisse
l'année prochaine; voir se prolonger à perte de vue, à mesure qu'on
avance, dans les prés, dans les bois, dans les vallons, dans les
collines, cette chose que la France n'aime pas, la fuite; rencontrer
des dispersions farouches de soldats accablés; puis rentrer dans
l'immense ville héroïque qui va subir un monstrueux siége de cinq
mois; retrouver la France, mais gisante et sanglante, revoir Paris,
mais affamé et bombardé, certes, c'est là une inexprimable douleur.
C'est l'arrivée des barbares; eh bien, il y a une autre attaque non
moins funeste, c'est l'arrivée des ténèbres.
Si quelque chose est plus lugubre que le piétinement de nos sillons
par les talons de la landwehr, c'est l'envahissement du dix-neuvième
siècle par le moyen âge. Crescendo outrageant. Après l'empereur, le
pape; après Berlin, Rome.
Après avoir vu triompher le glaive, voir triompher la nuit!
La civilisation, cette lumière, peut être éteinte par deux modes
de submersion; deux invasions lui sont dangereuses, l'invasion des
soldats et l'invasiondes prêtres.
L'une menace notre mère, la patrie; l'autre menace notre enfant,
l'avenir.
III
Deux inviolabilités sont les deux plus précieux biens d'un peuple
civilisé, l'inviolabilité du territoire et l'inviolabilité de la
conscience. Le soldat viole l'une, le prêtre viole l'autre.
Il faut rendre justice à tout, même au mal; le soldat croit bien
faire, il obéit à sa consigne; le prêtre croit bien faire, il obéit
à son dogme; les chefs seuls sont responsables. Il n'y a que deux
coupables, César et Pierre; César qui tue, Pierre qui ment.
Le prêtre peut être de bonne foi; il croit avoir une vérité à lui,
différente de la vérité universelle. Chaque religion a sa vérité,
distincte de la vérité d'à côté. Cette vérité ne sort pas de la
nature, entachée de panthéisme aux yeux des prêtres; elle sort d'un
livre. Ce livre varie. La vérité qui sort du talmud est hostile à la
vérité qui sort du koran. Le rabbin croit autrement qu'e le marabout,
le fakir contemple un paradis que n'aperçoit pas le caloyer, et le
Dieu visible au capucin est invisible au derviche. On me dira que le
derviche en voit un autre; je l'accorde, et j'ajoute que c'est le
même; Jupiter, c'est Jovis, qui est Jova, qui est Jéhovah; ce qui
n'empêche pas Jupiter de foudroyer Jéhovah, et Jéhovah de damner
Jupiter; Fô excommunie Brahmâ, et Brahmâ anathématise Allah; tous les
dieux se revomissent les uns les autres; toute religion dément la
religion d'en face; les clergés flottent dans tout cela, se haïssant,
tous convaincus, à peu près; il faut les plaindre et leur conseiller
la fraternité. Leur pugilat est pardonnable. On croit ce qu'on peut,
et non ce qu'on veut. Là est l'excuse de tous les clergés; mais ce qui
les excuse les limite. Qu'ils vivent, soit; mais qu'ils n'empiètent
pas. Le droit au fanatisme existe, à la condition de ne pas sortir de
chez lui; mais dès que le fanatisme se répand au dehors, dès qu'il
devient véda, pentateuque ou syllabus, il veut être surveillé. La
création s'offre à l'étude de l'homme; le prêtre déteste cette étude
et tient la création pour suspecte; la vérité latente dont le prêtre
dispose contredit la vérité patente que l'univers propose. De là un
conflit entre la foi et la raison. De là, si le clergé est le plus
fort, une voie de fait du fanatisme sur l'intelligence. S'emparer de
l'éducation, saisir l'enfant, lui remanier l'esprit, lui repétrir le
cerveau, tel est le procédé; il est redoutable. Toutes les religions
ont ce but: prendre de force l'âme humaine.
C'est à cette tentative de viol que la France est livrée aujourd'hui.
Essai de fécondation qui est une souillure. Faire à la France un faux
avenir; quoi de plus terrible?
L'intelligence nationale en péril, telle est la situation actuelle.
L'enseignement des mosquées, des synagogues et des presbytères, est le
même; il a l'identité de l'affirmation dans la chimère; il substitue
le dogme, cet empirique, à la conscience, cet avertisseur. Il fausse
la notion divine innée; la candeur de la jeunesse est sans défense, il
verse dans cette candeur l'imposture, et, si on le laisse faire, il en
arrive à ce résultat de créer chez l'enfant une épouvantable bonne foi
dans l'erreur.
Nous le répétons, le prêtre est ou peut être convaincu et sincère.
Doit-on le blâmer? non. Doit-on le combattre? oui.
Discutons, soit.
Il y a une éducation à faire, le clergé le croit du moins, l'éducation
de la civilisation; le clergé nous la demande. Il veut qu'on lui
confie cet élève, le peuple français. La chose vaut la peine d'être
examinée.
Le prêtre, comme maître d'école, travaille dans beaucoup de pays.
Quelle éducation donne-t-il? Quels résultats obtient-il? Quels sont
ses produits? là est toute la question.
Celui qui écrit ces lignes a dans l'esprit deux souvenirs; qu'on lui
permette de les comparer, il en sortira peut-être quelque lumière.
Dans tous les cas, il n'est jamais inutile d'écrire l'histoire.
IV
En 1848, dans les tragiques journées de juin, une des places de Paris
fut brusquement envahie par les insurgés.
Cette place, ancienne, monumentale, sorte de forteresse carrée ayant
pour muraille un quadrilatère de hautes maisons en brique et eu
pierre, avait pour garnison un bataillon commandé par un brave
officier nommé Tombeur. Les redoutables insurgés de juin s'en
emparèrent avec la rapidité irrésistible des foules combattantes.
Ici, très brièvement, mais très nettement, expliquons-nous sur le
droit d'insurrection.
L'insurrection de juin avait-elle raison?
On serait tenté de répondre oui et non.
Oui, si l'on considère le but, qui était la réalisation de la
république; non, si l'on considère le moyen, qui était le meurtre de
la république. L'insurrection de juin tuait ce qu'elle voulait sauver.
Méprise fatale.
Ce contre-sens étonne, mais l'étonnement cesse si l'on considère que
l'intrigue bonapartiste et l'intrigue légitimiste étaient mêlées à
la sincère et formidable colère du peuple. L'histoire aujourd'hui le
sait, et la double intrigue est démontrée par deux preuves, la lettre
de Bonaparte à Rapatel, et le drapeau blanc de la rue Saint-Claude.
L'insurrection de juin faisait fausse route.
En monarchie, l'insurrection est un pas en avant; en république, c'est
un pas en arrière.
L'insurrection n'est un droit qu'à la condition d'avoir devant elle
la vraie révolte, qui est la monarchie. Un peuple se défend contre un
homme, cela est juste.
Un roi, c'est une surcharge; tout d'un côté, rien de l'autre; faire
contrepoids à cet homme excessif est nécessaire; l'insurrection n'est
autre chose qu'un rétablissement d'équilibre.
La colère est de droit dans les choses équitables; renverser la
Bastille est une action violente et sainte.
L'usurpation appelle la résistance; la république, c'est-à-dire la
souveraineté de l'homme sur lui-même, et sur lui seul, étant le
principe social absolu, toute monarchie est une usurpation; fût-elle
légalement proclamée; car il y a des cas, nous l'avons dit [note:
Préface du tôme Ier, Avant l'exil.], où la loi est traître au droit.
Ces rébellions de la loi doivent être réprimées, et ne peuvent l'être
que par l'indignation du peuple. Royer-Collard disait: _Si vous faites
cette loi, je jure de lui désobéir_.
La monarchie ouvre le droit à l'insurrection.
La république le ferme.
En république, toute insurrection est coupable.
C'est la bataille des aveugles.
C'est l'assassinat du peuple par le peuple. En monarchie, l'insurrection
c'est la légitime défense; en république, l'insurrection c'est le suicide.
La république a le devoir de se défendre, même contre le peuple; car
le peuple, c'est la république d'aujourd'hui, et la république, c'est
le peuple d'aujourd'hui, d'hier et de demain.
Tels sont les principes.
Donc l'insurrection de juin 1848 avait tort.
Hélas! ce qui la fit terrible, c'est qu'elle était vénérable. Au fond
de cette immense erreur on sentait la souffrance du peuple. C'était
la révolte des désespérés. La république avait un premier devoir,
réprimer cette insurrection, et un deuxième devoir, l'amnistier.
L'Assemblée nationale fit le premier devoir, et ne fit pas le second.
Faute dont elle répondra devant l'histoire.
Nous avons dû en passant dire ces choses parce qu'elles sont vraies
et que toutes les vérités doivent être dites, et parce qu'aux époques
troublées il faut des idées claires; maintenant nous reprenons le
récit commencé.
Ce fut par la maison n° 6 que les insurgés pénétrèrent dans la place
dont nous avons parlé. Cette maison avait une cour qui, par une porte
de derrière, communiquait avec une impasse donnant sur une des grandes
rues de Paris. Le concierge, nommé Desmasières, ouvrit cette porte aux
insurgés, qui, par là, se ruèrent dans la cour, puis dans la place.
Leur chef était un ancien maître d'école destitué par M. Guizot. Il
s'appelait Gobert, et il est mort depuis, proscrit, à Londres. Ces
hommes firent irruption dans cette cour, orageux, menaçants, en
haillons, quelques-uns pieds nus, armés des armes que le hasard donne
à la fureur, piques, haches, marteaux, vieux sabres, mauvais fusils,
avec tous les gestes inquiétants de la colère et du combat; ils
avaient ce sombre regard des vainqueurs qui se sentent vaincus. En
entrant dans la cour, un d'eux cria: «C'est ici la maison du pair
de France!» Alors ce bruit se répandit dans toute la place chez les
habitants effarés: _Ils vont piller le n° 6!_
Un des locataires du no. 6 était, en effet, un ancien pair de France
qui était à cette époque membre de l'Assemblée constituante. Il était
absent de la maison, et sa famille aussi. Son appartement, assez
vaste, occupait tout le second étage, et avait à l'une de ses
extrémités une entrée sur le grand escalier, et, à l'autre extrémité,
une issue sur un escalier de service.
Cet ancien pair de France était en ce moment-là même un des
soixante représentants envoyés par la Constituante pour réprimer
l'insurrection, diriger les colonnes d'attaque et maintenir l'autorité
de l'Assemblée sur les généraux. Le jour où ces faits se passaient, il
faisait face à l'insurrection dans une des rues voisines, secondé par
son collègue et ami le grand statuaire républicain David d'Angers.
--Montons chez lui! crièrent les insurgés.
Et la terreur fut au comble dans toute la maison.
Ils montèrent au second étage. Ils emplissaient le grand escalier
et la cour. Une vieille femme qui gardait le logis en l'absence des
maîtres leur ouvrit, éperdue. Ils entrèrent pêle-mêle, leur chef
en tête. L'appartement, désert, avait le grave aspect d'un lieu de
travail et de rêverie.
Au moment de franchir le seuil, Gobert, le chef, ôta sa casquette et
dit:
--Tête nue!
Tous se découvrirent.
Une voix cria:
--Nous avons besoin d'armes.
Une autre ajouta:
--S'il y en a ici, nous les prendrons.
--Sans doute, dit le chef.
L'antichambre était une grande pièce sévère, éclairée, à une
encoignure, d'une étroite et longue fenêtre, et meublée de coffres de
bois le long des murs, à l'ancienne mode espagnole.
Ils y pénétrèrent.
--En ordre! dit le chef.
Ils se rangèrent trois par trois, avec toutes sortes de bourdonnements
confus.
--Faisons silence, dit le chef.
Tous se turent.
Et le chef ajouta:
--S'il y a des armes, nous les prendrons.
La vieille femme, toute tremblante, les précédait. Ils passèrent de
l'antichambre à la salle à manger.
--Justement! cria l'un d'eux.
--Quoi? dit le chef.
--Voici des armes.
Au mur de la salle à manger était appliquée, en effet, une sorte de
panoplie en trophée. Celui qui avait parlé reprit:
--Voici un fusil.
Et il désignait du doigt un ancien mousquet à rouet, d'une forme rare.
--C'est un objet d'art, dit le chef.
Un autre insurgé, en cheveux gris, éleva la voix:
--En 1830, nous en avons pris de ces fusils-là, au musée d'artillerie.
Le chef repartit:
--Le musée d'artillerie appartenait au peuple.
Ils laissèrent le fusil en place.
A côté du mousquet à rouet pendait un long yatagan turc dont la lame
était d'acier de Damas, et dont la poignée et le fourreau, sauvagement
sculptés, étaient en argent massif.
--Ah! par exemple, dit un insurgé, voilà une bonne arme. Je la prends.
C'est un sabre.
--En argent! cria la foule.
Ce mot suffit. Personne n'y toucha.
Il y avait dans cette multitude beaucoup de chiffonniers du faubourg
Saint-Antoine, pauvres hommes très indigents.
Le salon faisait suite à la salle à manger. Ils y entrèrent.
Sur une table était jetée une tapisserie aux coins de laquelle on
voyait les initiales du maître de la maison.
--Ah ça mais pourtant, dit un insurgé, il nous combat!
--Il fait son devoir, dit le chef.
L'insurgé reprit:
--Et alors, nous, qu'est-ce que nous faisons?
Le chef répondit:
--Notre devoir aussi.
Et il ajouta:
--Nous défendons nos familles; il défend la patrie.
Des témoins, qui sont vivants encore, ont entendu ces calmes et
grandes paroles.
L'envahissement continua, si l'on peut appeler envahissement le lent
défilé d'une foule silencieuse. Toutes les chambres furent visitées
l'une après l'autre. Pas un meuble ne fut remué, si ce n'est un
berceau. La maîtresse de la maison avait eu la superstition maternelle
de conserver à côté de son lit le berceau de son dernier enfant. Un
des plus farouches de ces déguenillés s'approcha et poussa doucement
le berceau, qui sembla pendant quelques instants balancer un enfant
endormi.
Et cette foule s'arrêta et regarda ce bercement avec un sourire.
A l'extrémité de l'appartement était le cabinet du maître de la
maison, ayant une issue sur l'escalier de service. De chambre en
chambre ils y arrivèrent.
Le chef fit ouvrir l'issue, car, derrière les premiers arrivés,
la légion des combattants maîtres de la place encombrait tout
l'appartement, et il était impossible de revenir sur ses pas.
Le cabinet avait l'aspect d'une chambre d'étude d'où l'on sort et où
l'on va rentrer. Tout y était épars, dans le tranquille désordre
du travail commencé. Personne, excepté le maître de la maison, ne
pénétrait dans ce cabinet; de là une confiance absolue. Il y avait
deux tables, toutes deux couvertes des instruments de travail de
l'écrivain. Tout y était mêlé, papiers et livres, lettres décachetées,
vers, prose, feuilles volantes, manuscrits ébauchés. Sur l'une des
tables étaient rangés quelques objets précieux; entre autres la
boussole de Christophe Colomb, portant la date 1489 et l'inscription
_la Pinta_.
Le chef, Gobert, s'approcha, prit cette boussole, l'examina
curieusement, et la reposa sur la table en disant:
--Ceci est unique. Cette boussole a découvert l'Amérique.
A côté de cette boussole, on voyait plusieurs bijoux, des cachets
de luxe, un en cristal de roche, deux en argent, et un en or, joyau
ciselé par le merveilleux artiste Froment-Meurice.
L'autre table était haute, le maître de la maison ayant l'habitude
d'écrire debout.
Sur cette table étaient les plus récentes pages de son oeuvre
interrompue,[note: Les Misérables.] et sur ces pages était jetée une
grande feuille dépliée chargée de signatures. Cette feuille était une
pétition des marins du Havre, demandant la revision des pénalités, et
expliquant les insubordinations d'équipages par les cruautés et les
iniquités du code maritime. En marge de la pétition étaient écrites
ces lignes de la main du pair de France représentant du peuple:
«Appuyer cette pétition. Si l'on venait en aide à ceux qui souffrent,
si l'on allait au-devant des réclamations légitimes, si l'on rendait
au peuple ce qui est dû au peuple, en un mot, si l'on était juste, on
serait dispensé du douloureux devoir de réprimer les insurrections.»
Ce défilé dura près d'une heure. Toutes les misères et toutes les
colères passèrent là, en silence. Ils entraient par une porte et
sortaient par l'autre. On entendait au loin le canon.
Tous s'en retournèrent au combat.
Quand ils furent partis, quand l'appartement fut vide, on constata que
ces pieds nus n'avaient rien insulté et que ces mains noires de poudre
n'avaient touché à rien. Pas un objet précieux ne manquait, pas un
papier n'avait été dérangé. Une seule chose avait disparu, la pétition
des marins du Havre.
[Note: Cette disparition s'est expliquée depuis. Le chef, Gobert,
avait emporté cette pétition annotée comme on vient de le voir, afin
de montrer aux combattants à quel point l'habitant de cette maison,
tout en faisant contre l'insurrection sa mission de représentant,
était un ami vrai du peuple.]
Vingt ans après, le 27 mai 1871, voici ce qui se passait dans une
autre grande place; non plus à Paris, mais à Bruxelles, non plus le
jour, mais la nuit.
Un homme, un aïeul, avec une jeune mère et deux petits enfants,
habitait la maison numéro 3 de cette place, dite place des Barricades;
c'était le même qui avait habité le numéro 6 de la place Royale à
Paris; seulement il n'était plus qualifié «ancien pair de France»,
mais «ancien proscrit»; promotion due au devoir accompli.
Cet homme était en deuil. Il venait de perdre son fils. Bruxelles le
connaissait pour le voir passer dans les rues, toujours seul, la tête
penchée, fantôme noir en cheveux blancs.
Il avait pour logis, nous venons de le dire, le numéro 3 de la place
des Barricades.
Il occupait, avec sa famille et trois servantes, toute la maison.
Sa chambre à coucher, qui était aussi son cabinet de travail, était
au premier étage et avait une fenêtre sur la place; au-dessous, au
rez-de-chaussée, était le salon, ayant de même une fenêtre sur la
place; le reste de la maison se composait des appartements des femmes
et des enfants. Les étages étaient fort élevés; la porte de la maison
était contiguë à la grande fenêtre du rez-de-chaussée. De cette porte
un couloir menait à un petit jardin entouré de hautes murailles au
delà duquel était un deuxième corps de logis, inhabité à cette époque
à cause des vides qui s'étaient faits dans la famille.
La maison n'avait qu'une entrée et qu'une issue, la porte sur la
place.
Les deux berceaux des petits enfants étaient près du lit de la jeune
mère, dans la chambre du second étage donnant sur la place, au-dessus
de l'appartement de l'aïeul.
Cet homme était de ceux qui ont l'âme habituellement sereine. Ce
jour-là, le 27 mai, cette sérénité était encore augmentée en lui par
la pensée d'une chose fraternelle qu'il avait faite le matin même.
L'année 1871, on s'en souvient, a été une des plus fatales de
l'histoire; on était dans un moment lugubre. Paris venait d'être violé
deux fois; d'abord par le parricide, la guerre de l'étranger contre la
France, ensuite par le fratricide, la guerre des français contre les
français. Pour l'instant la lutte avait cessé; l'un des deux partis
avait écrasé l'autre; on ne se donnait plus de coups de couteau, mais
les plaies restaient ouvertes; et à la bataille avait succédé cette
paix affreuse et gisante que font les cadavres à terre et les flaques
de sang figé.
Il y avait des vainqueurs et des vaincus; c'est-à-dire d'un côté nulle
clémence, de l'autre nul espoir.
Un unanime _vae victis_ retentissait dans toute l'Europe. Tout ce qui
se passait pouvait se résumer d'un mot, une immense absence de pitié.
Les furieux tuaient, les violents applaudissaient, les morts et les
lâches se taisaient. Les gouvernements étrangers étaient complices de
deux façons; les gouvernements traîtres souriaient, les gouvernements
abjects fermaient aux vaincus leur frontière. Le gouvernement
catholique belge était un de ces derniers. Il avait, dès le 26
mai, pris des précautions contre toute bonne action; et il avait
honteusement et majestueusement annoncé dans les deux Chambres que les
fugitifs de Paris étaient au ban des nations, et que, lui gouvernement
belge, il leur refusait asile.
Ce que voyant, l'habitant solitaire de la place des Barricades avait
décidé que cet asile, refusé par les gouvernements à des vaincus, leur
serait offert par un exilé.
Et, par une lettre rendue publique le 27 mai, il avait déclaré que,
puisque toutes les portes étaient fermées aux fugitifs, sa maison à
lui leur était ouverte, qu'ils pouvaient s'y présenter, et qu'ils
y seraient les bienvenus, qu'il leur offrait toute la quantité
d'inviolabilité qu'il pouvait avoir lui-même, qu'une fois entrés chez
lui personne ne les toucherait sans commencer par lui, qu'il associait
son sort au leur, et qu'il entendait ou être en danger avec eux, ou
qu'ils fussent en sûreté avec lui.
Cela fait, le soir venu, après sa journée ordinaire de promenade
solitaire, de rêverie et de travail, il rentra dans sa maison. Tout le
monde était déjà couché dans le logis. Il monta au deuxième étage, et
écouta à travers une porte la respiration égale des petits enfants.
Puis il redescendit au premier dans sa chambre, il s'accouda quelques
instants à sa croisée, songeant aux vaincus, aux accablés, aux
désespérés, aux suppliants, aux choses violentes que font les hommes,
et contemplant la céleste douceur de la nuit.
Puis il ferma sa fenêtre, écrivit quelques mots, quelques vers, se
déshabilla rêveur, envoya encore une pensée de pitié aux vainqueurs
aussi bien qu'aux vaincus, et, en paix avec Dieu, il s'endormit.
Il fut brusquement réveillé. A travers les profonds rêves du premier
sommeil, il entendit un coup de sonnette; il se dressa. Après quelques
secondes d'attente, il pensa que c'était quelqu'un qui se trompait de
porte; peut-être même ce coup de sonnette était-il imaginaire; il y a
de ces bruits dans les rêves; il remit sa tête sur l'oreiller.
Une veilleuse éclairait la chambre.
Au moment où il se rendormait, il y eut un second coup de sonnette,
très opiniâtre et très prolongé. Cette fois il ne pouvait douter;
il se leva, mit un pantalon à pied, des pantoufles et une robe de
chambre, alla à la fenêtre et l'ouvrit.
La place était obscure, il avait encore dans les yeux le trouble du
sommeil, il ne vit rien que de l'ombre, il se pencha sur cette ombre
et demanda: Qui est là?
Une voix très basse, mais très distincte, répondit: Dombrowski.
Dombrowski était le nom d'un des vaincus de Paris. Les journaux
annonçaient, les uns qu'il avait été fusillé, les autres qu'il était
en fuite.