Actes et Paroles, vol. I by Victor Hugo
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Victor Hugo >> Actes et Paroles, vol. I
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OEUVRES COMPLÈTES DE VICTOR HUGO
ACTES ET PAROLES I
LE DROIT ET LA LOI
I
Toute l'éloquence humaine dans toutes les assemblées de tous les
peuples et de tous les temps peut se résumer en ceci: la querelle du
droit contre la loi. Cette querelle, et c'est là tout le phénomène du
progrès, tend de plus en plus à décroître. Le jour où elle cessera, la
civilisation touchera à son apogée, la jonction sera faite entre ce
qui doit être et ce qui est, la tribune politique se transformera en
tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamités et des
catastrophes; on aura doublé le cap des tempêtes; il n'y aura
pour ainsi dire plus d'événements; la société se développera
majestueusement selon la nature; la quantité d'éternité possible à la
terre se mêlera aux faits humains et les apaisera.
Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le
règne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les
constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux
et deux font quatre, le binôme de Newton ne dépend pas d'une majorité,
il y a une géométrie sociale; on sera gouverné par l'évidence; le code
sera honnête, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la
vertu la droiture; cette rigidité fait partie de la liberté; elle
n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont
rectilignes. L'humanité a deux pôles, le vrai et le beau; elle sera
régie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'idéal. Grâce à
l'instruction substituée à la guerre, le suffrage universel arrivera à
ce degré de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour
parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le
sénat. La Convention, en créant l'institut, avait la vision, confuse,
mais profonde, de l'avenir.
Cette société de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles
succéderont les découvertes; les peuples ne conquerront plus, ils
grandiront et s'éclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera
des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer
ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les
créateurs. La civilisation qui était toute d'action sera toute de
pensée; la vie publique se composera de l'étude du vrai et de la
production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera
plus ému d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontières s'effaceront
sous la lumière des esprits. La Grèce était très petite, notre
presqu'île du Finistère, superposée à la Grèce, la couvrirait; la
Grèce était immense pourtant, immense par Homère, par Eschyle, par
Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grèce
les eut; de là sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure à son
rayonnement. La Sibérie, cette géante, est une naine; la colossale
Afrique existe à peine. Une ville, Rome, a été l'égale de l'univers;
qui lui parlait parlait à toute la terre. _Urbi et orbi_.
Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a
cela d'admirable qu'elle est destinée à mourir, mais à mourir comme
les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe.
Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par
l'ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu'à un moment donné
un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de
deuxième grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi
qu'Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s'est
transfigurée, et est devenue le monde païen; Rome s'est transfigurée,
et est devenue le monde chrétien; la France se transfigurera et
deviendra le monde humain. La révolution de France s'appellera
l'évolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le mérite;
parce qu'elle manque d'égoïsme, parce qu'elle ne travaille pas pour
elle seule, parce qu'elle est créatrice d'espérances universelles,
parce qu'elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là
où les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mère. Cette
maternité de la généreuse France éclate dans tous les phénomènes
sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle
leur fait leurs idées. Sa révolution n'est pas locale, elle est
générale; elle n'est pas limitée, elle est indéfinie et infinie. La
France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie.
Dans la philosophie elle rétablit la logique, dans l'art elle rétablit
la nature, dans la loi elle rétablit le droit.
L'oeuvre est-elle achevée? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir
la plage lumineuse et lointaine, l'arrivée, l'avenir.
En attendant on lutte.
Lutte laborieuse.
D'un côté l'idéal, de l'autre l'incomplet.
Avant d'aller plus loin, plaçons ici un mot, qui éclaire tout ce que
nous allons dire, et qui va même au delà.
La vie et le droit sont le même phénomène. Leur superposition est
étroite.
Qu'on jette les yeux sur les êtres créés, la quantité de droit est
adéquate à la quantité de vie.
De là, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent à cette
notion, le Droit.
II
Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord naît
l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit
parle et commande du sommet des vérités, la loi réplique du fond des
réalités; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le
possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberté,
c'est le droit; la société, c'est la loi. De là deux tribunes; l'une
où sont les hommes del'idée, l'autre où sont les hommes du fait; l'une
qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la
première est nécessaire, la seconde est utile. De l'une à l'autre il
y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore
entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une
sereine, l'autre passionnée. La loi découle du droit, mais comme le
fleuve découle de la source, acceptant toutes les torsions et toutes
les impuretés des rives. Souvent lapratique contredit la règle,
souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet désobéit à
la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi
contestent sans cesse; et de leur débat, fréquemment orageux, sortent,
tantôt les ténèbres, tantôt la lumière. Dans le langage parlementaire
moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre
basse.
L'inviolabilité de la vie humaine, la liberté, la paix, rien
d'indissoluble, rien d'irrévocable, rien d'irréparable; tel est le
droit.
L'échafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les variétés de
joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'à l'état
de siége dans la cité; telle est la loi.
Le droit: aller et venir, acheter, vendre, échanger.
La loi: douane, octroi, frontière.
Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empiétement sur
la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-à-dire
l'instruction laïque.
La loi: les ignorantins.
Le droit: la croyance libre.
La loi: les religions d'état.
Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage
restreint, le jury trié, c'est la loi.
La chose jugée, c'est la loi; la justice, c'est le droit.
Mesurez l'intervalle.
La loi a la crue, la mobilité, l'envahissement et l'anarchie de l'eau,
souvent trouble; mais le droit est insubmersible.
Pour que tout soit sauvé, il suffit que le droit surnage dans une
conscience.
On n'engloutit pas Dieu.
La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute
l'agitation sociale vient de là.
Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premières
paroles politiques de quelque retentissement prononcées à titre
officiel par celui qui écrit ces lignes, aient été d'abord, à
l'institut, pour le droit, ensuite, à la chambre des pairs, contre la
loi.
Le 2 juin 1841, en prenant séance à l'académie française, il glorifia
la résistance à l'empire; le 12 juin 1847, il demanda à la chambre
des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la
rentrée en France de la famille Bonaparte, bannie.
Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberté, c'est-à-dire
pour le droit; et, dans le second cas, il élevait la voix contre la
proscription, c'est-à-dire contre la loi.
Dès cette époque une des formules de sa vie publique a été: _Pro jure
contra legem_.
Sa conscience lui a imposé, dans ses fonctions de législateur, une
confrontation permanente et perpétuelle de la loi que les hommes font
avec le droit qui fait les hommes.
Obéir à sa conscience est sa règle; règle qui n'admet pas d'exception.
La fidélité à cette règle, c'est là, il l'affirme, ce qu'on trouvera
dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_.
III
Pour lui, il le déclare, car tout esprit doit loyalement indiquer son
point de départ, la plus haute expression du droit, c'est la liberté.
La formule républicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce
qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irréprochable.
Liberté, Égalité, Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce
sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c'est le droit,
l'égalité, c'est le fait, la fraternité, c'est le devoir. Tout l'homme
est là.
Nous sommes frères par la vie, égaux par la naissance et par la mort,
libres par l'âme.
Otez l'âme, plus de liberté.
Le matérialisme est auxiliaire du despotisme.
Remarquons-le en passant, à quelques esprits, dont plusieurs sont même
élevés et généreux, le matérialisme fait l'effet d'une libération.
Étrange et triste contradiction, propre à l'intelligence humaine,
et qui tient à un vague désir d'élargissement d'horizon. Seulement,
parfois, ce qu'on prend pour élargissement, c'est rétrécissement.
Constatons, sans les blâmer, ces aberrations sincères. Lui-même, qui
parle ici, n'a-t-il pas été, pendant les quarante premières années de
sa vie, en proie à une de ces redoutables luttes d'idées qui ont pour
dénouement, tantôt l'ascension, tantôt la chute?
Il a essayé de monter. S'il a un mérite, c'est celui-là.
De là les épreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce
et la montée est dure. Il est plus aisé d'être Sieyès que d'être
Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agréable à de certaines
âmes.
N'être pas de ces âmes-là, voilà l'unique ambition de celui qui écrit
ces pages.
Puisqu'il est amené à parler de la sorte, il convient peut-être
qu'avec la sobriété nécessaire il dise un mot de cette partie du passé
à laquelle a été mêlée la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui.
Un souvenir peut être un éclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on
est s'explique par l'enfant qu'on a été.
IV
Au commencement de ce siècle, un enfant habitait, dans le quartier le
plus désert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un
grand jardin. Cette maison s'était appelée, avant la révolution, le
couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait là seul, avec sa mère
et ses deux frères et un vieux prêtre, ancien oratorien, encore tout
tremblant de 93, digne vieillard persécuté jadis et indulgent
maintenant, qui était leur clément précepteur, et qui leur enseignait
beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond
du jardin, il y avait de très grands arbres qui cachaient une ancienne
chapelle à demi ruinée. Il était défendu aux enfants d'aller jusqu'à
cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette
maison ont disparu. Les embellissements qui ont sévi sur le jardin du
Luxembourg se sont prolongés jusqu'au Val-de-Grâce et ont détruit
cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe là. Il ne reste
plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur décrépit
encore visible entre deux hautes bâtisses neuves; mais cela ne vaut
plus la peine d'être regardé, si ce n'est par l'oeil profond du
souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin
de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de
Bismark a achevé ce qu'avait commencé M. Haussmann. C'est dans cette
maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes
frères. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ébauchant la vie,
ignorant la destinée, enfances mêlées au printemps, attentifs aux
livres, aux arbres, aux nuages, écoutant le vague et tumultueux
conseil des oiseaux, surveillés par un doux sourire. Sois bénie, ô ma
mère!
On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et décloués, des
vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et
çà et là cette inscription: _Propriété nationale_.
Le digne prêtre précepteur s'appelait l'abbé de la Rivière. Que son
nom soit prononcé ici avec respect.
Avoir été enseigné dans sa première enfance par un prêtre est un fait
dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute
du prêtre ni la vôtre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant
ni le prêtre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux
intelligences, l'une petite, l'autre rapetissée, l'une qui grandit,
l'autre qui vieillit. La sénilité se gagne. Une âme d'enfant peut se
rider de toutes les erreurs d'un vieillard.
En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des à
peu près; chaque religion a son prêtre qui enseigne à l'enfant son
à peu près. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une
identité vénérable; elles sont terrestres par la surface, qui est
le dogme, et célestes par le fond, qui est Dieu. De là, devant les
religions, la grave rêverie du philosophe qui, sous leur chimère,
aperçoit leur réalité. Cette chimère, qu'elles appellent articles de
foi et mystères, les religions la mêlent à Dieu, et l'enseignent.
Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquée et de la
synagogue est étrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le
prêtre, nous parlons du prêtre convaincu, n'en est pas coupable; il
est à peine responsable; il a été lui-même anciennement le patient de
cet enseignement dont il est aujourd'hui l'opérateur; devenu maître,
il est resté esclave. De là ses leçons redoutables. Quoi de plus
terrible que le mensonge sincère? Le prêtre enseigne le faux, ignorant
le vrai; il croit bien faire.
Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour
l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait
quelle courbure à l'esprit; c'est de l'orthopédie en sens inverse;
il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux
chefs-d'oeuvre, de fabriquer des âmes difformes, ainsi Torquemada; il
produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre;
ainsi tant d'autres, qui ont été les victimes de cet enseignement
avant d'en être les bourreaux.
Étroite et obscure éducation de caste et de clergé qui a pesé sur nos
pères et qui menace encore nos fils!
Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des
préjugés, il ôte à l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit
à une telle plénitude du passé que l'âme y est comme noyée, y devient
on ne sait quelle éponge de ténèbres, et ne peut plus admettre
l'avenir.
Se tirer de l'éducation qu'on a reçue, ce n'est pas aisé. Pourtant
l'instruction cléricale n'est pas toujours irrémédiable. Preuve,
Voltaire.
Les trois écoliers des Feuillantines étaient soumis à ce périlleux
enseignement, tempéré, il est vrai, par la tendre et haute raison
d'une femme; leur mère.
Le plus jeune des trois frères, quoiqu'on lui fit dès lors épeler
Virgile, était encore tout à fait un enfant.
Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux
souvenir. Elle lui apparaît couverte d'une sorte d'ombre sauvage.
C'est là qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la
mystérieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette
haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours
asile. Le tumulte impérial y retentissait pourtant. Par intervalles,
dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces décombres de monastère,
sous ces voûtes de cloître démantelé, l'enfant voyait aller et venir,
entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armée
et repartant pour l'armée, un jeune général qui était son père et un
jeune colonel qui était son oncle; ce charmant fracas paternel
l'éblouissait un moment; puis, à un coup de clairon, ces visions de
plumets et de sabres s'évanouissaient, et tout redevenait paix et
silence dans cette ruine où il y avait une aurore.
Ainsi vivait, déjà sérieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui était
moi.
Je me rappelle toutes ces choses, ému.
C'était le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de
l'Elbe forcé, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enlevés, des
cinquante et un jours de tranchée de Dantzick, des neuf cents bouches
à feu vomissant cette victoire énorme, Wagram; c'était le temps des
empereurs sur le Niémen, et du czar saluant le césar; c'était le
temps où il y avait un département du Tibre, Paris chef-lieu de Rome;
c'était l'époque du pape détruit au Vatican, de l'inquisition détruite
en Espagne, du moyen âge détruit dans l'agrégation germanique, des
sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses
épousant des aventuriers; c'était l'heure extraordinaire; à Austerlitz
la Russie demandait grâce, à Iéna la Prusse s'écroulait, à Essling
l'Autriche s'agenouillait, la confédération du Rhin annexait
l'Allemagne à la France, le décret de Berlin, formidable, faisait
presque succéder à la déroute de la Prusse la faillite de
l'Angleterre, la fortune à Potsdam livrait l'épée de Frédéric à
Napoléon qui dédaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi,
j'ignorais tout cela, j'étais petit.
Je vivais dans les fleurs.
Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rôdais comme un
enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons
et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et
je n'y voyais jamais personne que ma mère, mes deux frères et le bon
vieux prêtre, son livre sous le bras. Parfois, malgré la défense, je
m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y
remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait
que les arbres; et je considérais à travers les branches la vieille
chapelle dont les vitres défoncées laissaient voir la muraille
intérieure bizarrement incrustée de coquillages marins. Les oiseaux
entraient et sortaient par les fenêtres. Ils étaient là chez eux. Dieu
et les oiseaux, cela va ensemble.
Un soir, ce devait être vers 1809, mon père était en Espagne,
quelques visiteurs étaient venus voir ma mère, événement rare aux
Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes frères étaient
restés à l'écart. Ces visiteurs étaient trois camarades de mon père;
ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes étaient
de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aimé la compagnie des
grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tête-à-tête
avec l'océan.
Ma mère les écoutait parler, je marchais derrière ma mère.
Il y avait fête ce jour-là, une de ces vastes fêtes du premier empire.
Quelle fête? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'était un soir d'été;
la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice,
lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'à notre solitude; la
grande ville célébrait la grande armée et le grand chef; la cité avait
une auréole, comme si les victoires étaient une aurore; le ciel bleu
devenait lentement rouge; la fête impériale se réverbérait jusqu'au
zénith; des deux dômes qui dominaient le jardin des Feuillantines,
l'un, tout près, le Val-de-Grâce, masse noire, dressait une flamme à
son sommet et semblait une tiare qui s'achève en escarboucle; l'autre,
lointain, le Panthéon gigantesque et spectral, avait autour de sa
rondeur un cercle d'étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se
faisait une couronne des âmes de tous les grands hommes auxquels il
est dédié.
La clarté de la fête, clarté superbe, vermeille, vaguement sanglante,
était telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.
Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi était parvenu,
peut-être un peu malgré ma mère, qui avait des velléités de s'arrêter
et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres
où était la chapelle.
Ils causaient, les arbres étaient silencieux, au loin le canon de la
solennité tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais
dire est pour moi inoubliable.
Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs
s'arrêta, et regardant le ciel nocturne plein de lumière, s'écria:
--N'importe! cet homme est grand.
Une voix sortit de l'ombre et dit:
--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].
Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur
des arbres.
Les trois causeurs levèrent la tête.
--Tiens! s'écria l'un d'eux.
Et il parut prêt à prononcer un nom.
Ma mère, pâle, mit un doigt sur sa bouche.
Ils se turent.
Je regardais, étonné.
L'apparition, c'en était une pour moi, reprit:
--Lucotte, c'est toi qui parlais.
--Oui, dit Lucotte.
--Tu disais: cet homme est grand.
--Oui.
--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoléon.
--Qui?
--Bonaparte.
Il y eut un silence. Lucotte le rompit.
--Après Marengo?
L'inconnu répondit:
--Avant Brumaire.
Le général Lucotte, qui était jeune, riche, beau, heureux, tendit la
main à l'inconnu et dit:
--Toi, ici! je te croyais en Angleterre.
L'inconnu, dont je remarquais la face sévère, l'oeil profond et les
cheveux grisonnants, repartit:
--Brumaire, c'est la chute.
--De la république, oui.
--Non, de Bonaparte.
Ce mot, Bonaparte, m'étonnait beaucoup. J'entendais toujours dire
«l'empereur». Depuis, j'ai compris ces familiarités hautaines de
la vérité. Ce jour-là, j'entendais pour la première fois le grand
tutoiement de l'histoire.
Les trois hommes, c'étaient trois généraux, écoutaient stupéfaits et
sérieux.
Lucotte s'écria:
--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux.
--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.
--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma
fortune. Et toi?
--Ma vie, dit l'inconnu.
Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris
joyeux, les arbres étaient roses, le reflet de la fête éclairait les
visages de ces hommes, les constellations s'effaçaient au-dessus de
nos têtes dans le flamboiement de Paris illuminé, la lueur de Napoléon
semblait remplir le ciel.
Tout à coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais
peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:
--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberté.
Et il posa sa main sur ma petite épaule, tressaillement que je garde
encore.
Puis il répéta:
--Avant tout la liberté.
Et il rentra sous les arbres, d'où il venait de sortir.
Qui était cet homme?
Un proscrit.
Victor Fanneau de Lahorie était un gentilhomme breton rallié à la
république. Il était l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendée, Lahorie
connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il
fut son ancien à l'armée du Rhin; il se noua entre eux une de ces
fraternités d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre.
En 1801 Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre
Bonaparte. Il fut proscrit, sa tête fut mise à prix, il n'avait pas
d'asile; mon père lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des
Feuillantines, ruine, était bonne à protéger cette autre ruine, un
vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eût offert, simplement; et
il vécut dans cette ombre, caché.
Mon père et ma mère seuls savaient qu'il était là.
Le jour où il parla aux trois généraux, peut-être fit-il une
imprudence.
Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux
prêtre, il avait eu dans sa vie une quantité de proscription
suffisante pour lui ôter l'étonnement. Quelqu'un qui était caché,
c'était pour ce bonhomme quelqu'un qui savait à quel temps il avait
affaire; se cacher, c'était comprendre.
Ma mère nous recommanda le silence, que les enfants gardent si
religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'être
mystérieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystère,
puisqu'il s'était montré? Il mangeait à la table de famille, il allait
et venait dans le jardin, et donnait çà et là des coups de bêche, côte
à côte avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses leçons
aux leçons du prêtre; il avait une façon de me prendre dans ses bras
qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'élevait en l'air, et
me laissait presque retomber jusqu'à terre. Une certaine sécurité,
habituelle à tous les exils prolongés, lui était venue. Pourtant il ne
sortait jamais. Il était gai. Ma mère était un peu inquiète, bien que
nous fussions entourés de fidélités absolues.
Lahorie était un homme simple, doux, austère, vieilli avant l'âge,
savant, ayant le grave héroïsme propre aux lettrés. Une certaine
concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de
l'homme qui joue un rôle; le premier est Phocion, le second est Murat.
Il y avait du Phocion dans Lahorie.
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