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Le Dernier Jour d\'un Condamne by Victor Hugo
V >> Victor Hugo >> Le Dernier Jour d\'un Condamne Pages: 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 Produced by Laurent Le Guillou . Image files
courtesy of the Bibliotheque Nationale de France gallica.bnf.fr.
Title: Le Dernier Jour d'un Condamne
Encoding: ISO-8859-1
Source:
Victor Hugo (1802-1885),
"Oeuvres Completes de Victor Hugo",
Tome XIX, Roman II,
Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob,
et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7,
1881.
OEUVRES COMPLETES
DE
VICTOR HUGO
XIX
ROMAN II
EDITION DEFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX
LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE
Preface de 1832
Il n'y avait en tete des premieres editions de cet ouvrage, publie
d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire :
"Il y a deux manieres de se rendre compte de l'existence de ce
livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inegaux
sur lesquels on a trouve, enregistrees une a une, les dernieres
pensees d'un miserable ; ou il s'est rencontre un homme, un reveur
occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un
poete, que sais-je ? dont cette idee a ete la fantaisie, qui l'a prise
ou plutot s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en debarrasser
qu'en la jetant dans un livre."
"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."
Comme on le voit, a l'epoque ou ce livre fut publie, l'auteur ne jugea
pas a propos de dire des lors toute sa pensee. Il aima mieux attendre
qu'elle fut comprise et voir si elle le serait. Elle l'a ete. L'auteur
aujourd'hui peut demasquer l'idee politique, l'idee sociale, qu'il
avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme
litteraire. Il declare donc, ou plutot il avoue hautement que Le
Dernier Jour d'un Condamne n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct
ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce
qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la posterite vit
dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la
defense speciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel
ou tel criminel choisi, de tel ou tel accuse d'election ; c'est la
plaidoirie generale et permanente pour tous les accuses presents et a
venir ; c'est le grand point de droit de l'humanite allegue et plaide
a toute voix devant la societe, qui est la grande cour de cassation ;
c'est cette supreme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine,
construite a tout jamais en avant de tous les proces criminels ; c'est
la sombre et fatale question qui palpite obscurement au fond de toutes
les causes capitales sous les triples epaisseurs de pathos dont
l'enveloppe la rhetorique sanglante des gens du roi ; c'est la
question de vie et de mort, dis-je, deshabillee, denudee, depouillee
des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et
posee ou il faut qu'on la voie, ou il faut qu'elle soit, ou elle est
reellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au
tribunal, mais a l'echafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.
Voila ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui decernait un jour la
gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose esperer, il ne voudrait pas
d'autre couronne.
Il le declare donc, et il le repete, il occupe, au nom de tous les
accuses possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,
tous les pretoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est
adresse a quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste
que la cause, il a du, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un
Condamne est ainsi fait, elaguer de toutes parts dans son sujet le
contingent, l'accident, le particulier, le special, le relatif, le
modifiable, l'episode, l'anecdote, l'evenement, le nom propre, et se
borner (si c'est la se borner) a plaider la cause d'un condamne
quelconque, execute un jour quelconque, pour un crime quelconque.
Heureux si, sans autre outil que sa pensee, il a fouille assez avant
pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux
s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, a
force de creuser dans le juge, il a reussi quelquefois a y retrouver
un homme !
Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginerent
que cela valait la peine d'en contester l'idee a l'auteur. Les uns
supposerent un livre anglais, les autres un livre americain.
Singuliere manie de chercher a mille lieues les origines des choses,
et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue !
Helas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre americain, ni
livre chinois. L'auteur a pris l'idee du Dernier Jour d'un Condamne,
non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idees si
loin, mais la ou vous pouviez tous la prendre, ou vous l'aviez prise
peut-etre (car qui n'a fait ou reve dans son esprit Le Dernier Jour
d'un Condamne ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place
de Greve.
C'est la qu'un jour en passant il a ramasse cette idee fatale, gisante
dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.
Depuis, chaque fois qu'au gre des funebres jeudis de la cour de
cassation, il arrivait un de ces jours ou le cri d'un arret de mort se
fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses
fenetres ces hurlements enroues qui ameutent des spectateurs pour la
Greve, chaque fois, la douloureuse idee lui revenait, s'emparait de
lui, lui emplissait la tete de gendarmes, de bourreaux et de foule,
lui expliquait heure par heure les dernieres souffrances du miserable
agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe
les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui
pauvre poete, de dire tout cela a la societe, qui fait ses affaires
pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le
poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il etait
en train d'en faire, et les tuait a peine ebauches, barrait tous ses
travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsedait,
l'assiegeait. C'etait un supplice, un supplice qui commencait avec le
jour, et qui durait, comme celui du miserable qu'on torturait au meme
moment, jusqu'a quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens
caput expiravit crie par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur
respirait et retrouvait quelque liberte d'esprit. Un jour enfin,
c'etait, a ce qu'il croit, le lendemain de l'execution d'Ulbach, il se
mit a ecrire ce livre. Depuis lors il a ete soulage. Quand un de ces
crimes publics, qu'on nomme executions judiciaires, a ete commis, sa
conscience lui a dit qu'il n'en etait plus solidaire ; et il n'a plus
senti a son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Greve sur
la tete de tous les membres de la communaute sociale.
Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empecher
le sang de couler serait mieux.
Aussi ne connaitrait-il pas de but plus eleve, plus saint, plus
auguste que celui-la : concourir a l'abolition de la peine de
mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhere aux voeux et aux
efforts des hommes genereux de toutes les nations qui travaillent
depuis plusieurs annees a jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre
que les revolutions ne deracinent pas. C'est avec joie qu'il vient a
son tour, lui chetif, donner son coup de cognee, et elargir de son
mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au
vieux gibet dresse depuis tant de siecles sur la chretiente.
Nous venons de dire que l'echafaud est le seul edifice que les
revolutions ne demolissent pas. Il est rare, en effet, que les
revolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont
pour emonder, pour ebrancher, pour eteter la societe, la peine de mort
est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisement.
Nous l'avouerons cependant, si jamais revolution nous parut digne et
capable d'abolir la peine de mort, c'est la revolution de juillet. Il
semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus
clement des temps modernes de raturer la penalite barbare de Louis XI,
de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi
l'inviolabilite de la vie humaine. 1830 meritait de briser le couperet
de 93.
Nous l'avons espere un moment. En aout 1830, il y avait tant de
generosite dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation
flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien epanoui par
l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort
etait abolie de droit, d'emblee, d'un consentement tacite et unanime,
comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient genes. Le peuple
venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien regime.
Celle-la etait la guenille sanglante. Nous la crumes dans le tas. Nous
la crumes brulee comme les autres. Et pendant quelques semaines,
confiant et credule, nous eumes foi pour l'avenir a l'inviolabilite de
la vie, comme a l'inviolabilite de la liberte.
Et en effet deux mois s'etaient a peine ecoules qu'une tentative fut
faite pour resoudre en realite legale l'utopie sublime de Cesar
Bonesana.
Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque
hypocrite, et faite dans un autre interet que l'interet general.
Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours apres avoir
ecarte par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoleon sous la
colonne, la Chambre tout entiere se mit a pleurer et a bramer. La
question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire
quelques lignes plus bas a quelle occasion ; et alors il sembla que
toutes ces entrailles de legislateurs etaient prises d'une subite et
merveilleuse misericorde. Ce fut a qui parlerait, a qui gemirait, a
qui leverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle
horreur ! Tel vieux procureur general, blanchi dans la robe rouge, qui
avait mange toute sa vie le pain trempe de sang des requisitoires, se
composa tout a coup un air piteux et attesta les dieux qu'il etait
indigne de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne desemplit
pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une
myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina
Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec
choeurs, executee par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les
premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands
jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y
manqua. La chose fut on ne peut plus pathetique et pitoyable. La
seance de nuit surtout fut tendre, paterne et dechirante comme un
cinquieme acte de Lachaussee. Le bon public, qui n'y comprenait rien,
avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne pretendons pas envelopper
dans le meme dedain tout ce qui a ete dit a cette occasion a la
Chambre. Il s'est bien prononce ca et la quelques belles et dignes
paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave
et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, a la
remarquable improvisation de M. Villemain.]
De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ?
Oui et non.
Voici le fait :
Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes
qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-etre on a
echange quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je,
avaient tente, dans les hautes regions politiques, un de ces coups
hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.
Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de
mort. Et les quatre malheureux etaient la, prisonniers, captifs de la
loi, gardes par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives
de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est
impossible d'envoyer a la Greve, dans une charrette, ignoblement lies
avec de grosses cordes, dos a dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut
pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes
du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou !
He ! il n'y a qu'a abolir la peine de mort !
Et la-dessus, la Chambre se met en besogne.
Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition
d'utopie, de theorie, de reve, de folie, de poesie. Remarquez que ce
n'est pas la premiere fois qu'on cherche a appeler votre attention sur
la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine
ecarlate, et qu'il est etrange que ce hideux attirail vous saute
ainsi aux yeux tout a coup.
Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas a cause de vous,
peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais a cause de nous,
deputes qui pouvons etre ministres. Nous ne voulons pas que la
mecanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant
mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songe qu'a
nous. Ucalegon brule. Eteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau,
biffons le code.
Et c'est ainsi qu'un alliage d'egoisme altere et denature les plus
belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre
blanc ; elle circule partout, et apparait a tout moment a l'improviste
sous le ciseau. Votre statue est a refaire.
Certes, il n'est pas besoin que nous le declarions ici, nous ne sommes
pas de ceux qui reclamaient les tetes des quatre ministres. Une fois
ces infortunes arretes, la colere indignee que nous avait inspiree
leur attentat s'est changee, chez nous comme chez tout le monde, en
une profonde pitie. Nous avons songe aux prejuges d'education de
quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu developpe de leur chef,
relaps fanatique et obstine des conspirations de 1804, blanchi avant
l'age sous l'ombre humide des prisons d'Etat, aux necessites fatales
de leur position commune, a l'impossibilite d'enrayer sur cette pente
rapide ou la monarchie s'etait lancee elle-meme a toute bride le 8
aout 1829, a l'influence trop peu calculee par nous jusqu'alors de la
personne royale, surtout a la dignite que l'un d'entre eux repandait
comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui
leur souhaitaient bien sincerement la vie sauve, et qui etaient prets
a se devouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur echafaud eut
ete dresse un jour en Greve, nous ne doutons pas, et si c'est une
illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eut
eu une emeute pour le renverser, et celui qui ecrit ces lignes eut ete
de cette sainte emeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les
crises sociales, de tous les echafauds, l'echafaud politique est le
plus abominable, le plus funeste, le plus veneneux, le plus necessaire
a extirper. Cette espece de guillotine-la prend racine dans le pave,
et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.
En temps de revolution, prenez garde a la premiere tete qui tombe.
Elle met le peuple en appetit.
Nous etions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient
epargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manieres, par les
raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement,
nous eussions mieux aime que la Chambre choisit une autre occasion
pour proposer l'abolition de la peine de mort.
Si on l'avait proposee, cette souhaitable abolition, non a propos de
quatre ministres tombes des Tuileries a Vincennes, mais a propos du
premier voleur de grands chemins venu, a propos d'un de ces miserables
que vous regardez a peine quand ils passent pres de vous dans la rue,
auxquels vous ne parlez pas, dont vous evitez instinctivement le
coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance deguenillee a couru
pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord
des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Vefour chez
qui vous dinez, deterrant ca et la une croute de pain dans un tas
d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le
ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre
amusement que le spectacle gratis de la fete du roi et les executions
en Greve, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim
pousse au vol, et le vol au reste ; enfants desherites d'une societe
maratre, que la maison de force prend a douze ans, le bagne a
dix-huit, l'echafaud a quarante ; infortunes qu'avec une ecole et un
atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne
savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantot dans la
rouge fourmiliere de Toulon, tantot dans le muet enclos de Clamart,
leur retranchant la vie apres leur avoir ote la liberte ; si c'eut ete
a propos d'un de ces hommes que vous eussiez propose d'abolir la peine
de mort, oh ! alors, votre seance eut ete vraiment digne, grande,
sainte, majestueuse, venerable. Depuis les augustes peres de Trente
invitant les heretiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per
viscera Dei, parce qu'on espere leur conversion, quoniam sancta
synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblee d'hommes
n'aurait presente au monde spectacle plus sublime, plus illustre et
plus misericordieux. Il a toujours appartenu a ceux qui sont vraiment
forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un
conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et
ici, la cause du paria, c'etait la cause du peuple. En abolissant la
peine de mort, a cause de lui et sans attendre que vous fussiez
interesses dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre
politique, vous faisiez une oeuvre sociale.
Tandis que vous n'avez pas meme fait une oeuvre politique en essayant
de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux
ministres pris la main dans le sac des coups d'Etat !
Qu'est-il arrive ? c'est que, comme vous n'etiez pas sinceres, on a
ete defiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change,
il s'est fache contre toute la question en masse, et, chose
remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont
il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a
amene la. En abordant la question de biais et sans franchise, vous
l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comedie. On l'a
sifflee.
Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonte de la
prendre au serieux. Immediatement apres la fameuse seance, ordre avait
ete donne aux procureurs generaux, par un garde des sceaux honnete
homme, de suspendre indefiniment toutes executions capitales. C'etait
en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort
respirerent. Mais leur illusion fut de courte duree.
Le proces des ministres fut mene a fin. Je ne sais quel arret fut
rendu. Les quatre vies furent epargnees. Ham fut choisi comme juste
milieu entre la mort et la liberte. Ces divers arrangements une
fois faits, toute peur s'evanouit dans l'esprit des hommes d'Etat
dirigeants, et, avec la peur, l'humanite s'en alla. Il ne fut plus
question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus
besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la theorie, theorie, la
poesie, poesie !
Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux
condamnes vulgaires qui se promenaient dans les preaux depuis cinq ou
six mois, respirant l'air, tranquilles desormais, surs de vivre,
prenant leur sursis pour leur grace. Mais attendez.
Le bourreau, a vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour ou il avait
entendu nos faiseurs de lois parler humanite, philanthropie, progres,
il s'etait cru perdu. Il s'etait cache, le miserable, il s'etait
blotti sous sa guillotine, mal a l'aise au soleil de juillet comme un
oiseau de nuit en plein jour, tachant de se faire oublier, se bouchant
les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six
mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu a peu cependant il s'etait
rassure dans ses tenebres. Il avait ecoute du cote des Chambres et
n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots
sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
declamatoires du Traite des Delits et des Peines. On s'occupait de
toute autre chose, de quelque grave interet social, d'un chemin
vicinal, d'une subvention pour l'Opera-Comique, ou d'une saignee de
cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents
millions. Personne ne songeait plus a lui, coupe-tete. Ce que voyant,
l'homme se tranquillise, il met sa tete hors de son trou, et regarde
de tous cotes ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus
quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde a sortir tout a fait
de dessous son echafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le
restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se
remet a suifer la vieille mecanique rouillee que l'oisivete
detraquait ; tout a coup il se retourne, saisit au hasard par les
cheveux dans la premiere prison venue un de ces infortunes qui
comptaient sur la vie, le tire a lui, le depouille, l'attache, le
boucle, et voila les executions qui recommencent.
Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.
Oui, il y a eu un sursis de six mois accorde a de malheureux captifs,
dont on a gratuitement aggrave la peine de cette facon en les faisant
reprendre a la vie ; puis, sans raison, sans necessite, sans trop
savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin revoque le sursis
et l'on a remis froidement toutes ces creatures humaines en
coupe reglee. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela
nous faisait a tous que ces hommes vecussent ? Est-ce qu'il n'y a pas
en France assez d'air a respirer pour tout le monde ?
Pour qu'un jour un miserable commis de la chancellerie, a qui cela
etait egal, se soit leve de sa chaise en disant : -- Allons ! personne
ne songe plus a l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se
remettre a guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passe dans le coeur
de cet homme-la quelque chose de bien monstrueux.
Du reste, disons-le, jamais les executions n'ont ete accompagnees de
circonstances plus atroces que depuis cette revocation du sursis de
juillet, jamais l'anecdote de la Greve n'a ete plus revoltante et n'a
mieux prouve l'execration de la peine de mort. Ce redoublement
d'horreur est le juste chatiment des hommes qui ont remis le code du
sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.
Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines
executions ont eu d'epouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux
nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois
une conscience.
Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons
pas bien presents a l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamne,
mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons
que c'est a Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver
un homme dans sa prison, ou il jouait tranquillement aux cartes : on
lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait
trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait,
il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le
garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes,
et a travers la foule, au lieu de l'execution. Jusqu'ici rien que de
simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrive a l'echafaud, le
bourreau le prend au pretre, l'emporte, le ficelle sur la bascule,
l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lache le couperet.
Le lourd triangle de fer se detache avec peine, tombe en cahotant dans
ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans
le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, deconcerte,
releve le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du
patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la
foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, esperant mieux du
troisieme coup. Point. Le troisieme coup fait jaillir un troisieme
ruisseau de sang de la nuque du condamne, mais ne fait pas tomber la
tete. Abregeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il
entama le condamne, cinq fois le condamne hurla sous le coup et secoua
sa tete vivante en criant grace ! Le peuple indigne prit des pierres
et se mit dans sa justice a lapider le miserable bourreau. Le bourreau
s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derriere les chevaux des
gendarmes. Mais vous n'etes pas au bout. Le supplicie, se voyant seul
sur l'echafaud, s'etait redresse sur la planche, et la, debout,
effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tete a demi coupee qui
pendait sur son epaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vint
le detacher. La foule, pleine de pitie, etait sur le point de forcer
les gendarmes et de venir a l'aide du malheureux qui avait subi cinq
fois son arret de mort. C'est en ce moment-la qu'un valet du bourreau,
jeune homme de vingt ans monte sur l'echafaud, dit au patient de se
tourner pour qu'il le delie, et, profitant de la posture du mourant
qui se livrait a lui sans defiance, saute sur son dos et se met a lui
couper peniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel
couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui.
Aux termes de la loi, un juge a du assister a cette execution. D'un
signe il pouvait tout arreter. Que faisait-il donc au fond de sa
voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce
punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous
ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa
portiere ?
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