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Quatrevingt Treize by Victor Hugo

V >> Victor Hugo >> Quatrevingt Treize

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VICTOR HUGO


QUATREVINGT-TREIZE




PREMIERE PARTIE


EN MER




LIVRE PREMIER



LE BOIS DE LA SAUDRAIE

Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenes en
Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en
Astille. On n'etait pas plus de trois cents, car le bataillon etait decime
par cette rude guerre. C'etait l'epoque ou, apres l'Argonne, Jemmapes et
Valmy, du premier bataillon de Paris, qui etait de six cents volontaires,
il restait vingt-sept hommes, du deuxieme trente-trois, et du troisieme
cinquante-sept. Temps des luttes epiques.

Les bataillons envoyes de Paris en Vendee comptaient neuf cent douze
hommes. Chaque bataillon avait trois pieces de canon. Ils avaient ete
rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier etant ministre de la justice
et Bouchotte etant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait
propose d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendee; le membre
de la commune Lubin avait fait le rapport; le 1er mai, Santerre etait pret
a faire partir douze mille soldats, trente pieces de campagne et un
bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien
faits, qu'ils servent aujourd'hui de modeles; c'est d'apres leur mode de
composition qu'on forme les compagnies de ligne, ils ont change
l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des
sous-officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donne aux volontaires de Santerre
cette consigne: _Point de grace. Point de quartier_. A la fin de mai, sur
les douze mille partis de Paris, huit mille etaient morts.

Le bataillon engage dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes.
On ne se hatait point. On regardait a la fois a droite et a gauche, devant
soi et derriere soi; Kleber a dit: _Le soldat a un oeil dans le dos_. Il y
avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il etre? a quel moment
du jour en etait-on? Il eut ete difficile de le dire, car il y a toujours
une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair
dans ce bois-la.

Le bois de la Saudraie etait tragique. C'etait dans ce taillis que, des le
mois de novembre 1792, la guerre civile avait commence ses crimes;
Mousqueton, le boiteux feroce, etait sorti de ces epaisseurs funestes; la
quantite de meurtres qui s'etaient commis la faisait dresser les cheveux.
Pas de lieu plus epouvantable. Les soldats s'y enfoncaient avec precaution.
Tout etait plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille
de branches d'ou tombait la charmante fraicheur des feuilles; des rayons de
soleil trouaient ca et la ces tenebres vertes; a terre, le glaieul, la
flambe des marais, le narcisse des pres, la genotte, cette petite fleur qui
annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un
profond tapis de vegetation ou fourmillaient toutes les formes de la
mousse, depuis celle qui ressemble a la chenille jusqu'a celle qui
ressemble a l'etoile. Les soldats avancaient pas a pas, en silence, en
ecartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus
des bayonnettes.

La Saudraie etait un de ces halliers ou jadis, dans les temps paisibles, on
avait fait la Houiche-ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit;
maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis etait tout de bouleaux, de hetres et de chenes; le sol plat; la
mousse et l'herbe epaisse amortissaient le bruit des hommes en marche;
aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus; des houx, des
prunelliers sauvages, des fougeres, des haies d'arrete-boeuf, de hautes
ronces; impossibilite de voir un homme a dix pas. Par instants passait dans
le branchage un heron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais.

On marchait. On allait a l'aventure, avec inquietude, et en craignant de
trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places
brulees, des herbes foulees, des batons en croix, des branches sanglantes.
La on avait fait la soupe, la on avait dit la messe, la ou avait panse des
blesses. Mais ceux qui avaient passe avaient disparu. Ou etaient-ils? Bien
loin peut-etre? peut-etre la tout pres, caches, l'espingole au poing? Le
bois semblait desert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc
defiance. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On
avait affaire a une foret mal famee.

Une embuscade etait probable.

Trente grenadiers, detaches en eclaireurs, et commandes par un sergent,
marchaient en avant a une assez grande distance du gros de la troupe. La
vivandiere du bataillon les accompagnait. Les vivandieres se joignent
volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque
chose. La curiosite est une des formes de la bravoure feminine.

Tout a coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce
tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gite. On
avait entendu comme un souffle au centre d'un fourre, et il semblait qu'on
venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espece de guet et de quete confiee aux eclaireurs, les officiers
n'ont pas besoin de s'en meler; ce qui doit etre fait se fait de soi-meme.

En moins d'une minute le point ou l'on avait remue fut cerne, un cercle de
fusils braques l'entoura; le centre obscur du hallier fut couche en joue de
tous les cotes a la fois, et les soldats, le doigt sur la detente, l'oeil
sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le
commandement du sergent.

Cependant la vivandiere s'etait hasardee a regarder a travers les
broussailles, et, au moment ou le sergent allait crier: Feu! cette femme
cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats:--Ne tirez pas, camarades!

Et elle se precipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un la en effet.

Au plus epais du fourre, au bord d'une de ces petites clairieres rondes que
font dans les bois les fourneaux a charbon en brulant les racines des
arbres, dans une sorte de trou de branches, espece de chambre de feuillage,
entr'ouverte comme une alcove, une femme etait assise sur la mousse, ayant
au sein un enfant qui tetait et sur ses genoux les deux tetes blondes de
deux enfants endormis.

C'etait la l'embuscade.

--Qu'est-ce que vous faites ici, vous? cria la vivandiere.

La femme leva la tete.

La vivandiere ajouta, furieuse:

--Etes-vous folle d'etre la!

Et elle reprit:

--Un peu plus, vous etiez exterminee!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandiere ajouta:

--C'est une femme.

--Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier.

La vivandiere poursuivit:

--Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on idee de faire des betises
comme ca!

La femme stupefaite, effaree, petrifiee, regardait autour d'elle, comme a
travers un reve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces
farouches.

Les deux enfants se reveillerent et crierent.

--J'ai faim, dit l'un.

--J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de teter.

La vivandiere lui adressa la parole.

--C'est toi qui as raison, lui dit-elle.

La mere etait muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

--N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet-Rouge.

La femme trembla de la tete aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage
dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui
etaient les deux yeux.

--Le bataillon de la ci-devant Croix-Rouge, ajouta la vivandiere.

Et le sergent continua:

--Qui es-tu, madame?

La femme le considerait, terrifiee. Elle etait maigre, jeune, pale, en
haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la
couverture de laine rattachee au cou avec une ficelle. Elle laissait voir
son sein nu avec une indifference de femelle. Ses pieds, sans bas ni
souliers, saignaient.

--C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandiere reprit de sa voix soldatesque et feminine, douce en
dessous:

--Comment vous appelez-vous?

La femme murmura dans un begaiement presque indistinct:

--Michelle Flechard.

Cependant la vivandiere caressait avec sa grosse main la petite tete du
nourrisson.

--Quel age a ce mome? demanda-t-elle.

La mere ne comprit pas. La vivandiere insista.

--Je vous demande l'age de ca.

--Ah! dit la mere. Dix-huit mois.

--C'est vieux, dit la vivandiere. Ca ne doit plus teter. Il faudra me
sevrer ca. Nous lui donnerons de la soupe.

La mere commencait a se rassurer. Les deux petits qui s'etaient reveilles
etaient plus curieux qu'effrayes. Ils admiraient les plumets.

--Ah! dit la mere, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

--Je n'ai plus de lait.

--On leur donnera a manger, cria le sergent, et a toi aussi. Mais ce n'est
pas tout ca. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne repondit pas.

--Entends-tu ma question?

Elle balbutia:

--J'ai ete mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariee, je ne suis
pas religieuse. Les soeurs m'ont appris a parler francais. On a mis le feu
au village. Nous nous sommes sauves si vite que je n'ai pas eu le temps de
mettre des souliers.

--Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

--Je ne sais pas ca.

Le sergent poursuivit:

--C'est qu'il y a des espionnes. Ca se fusille, les espionnes. Voyons.
Parle. Tu n'es pas bohemienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas.
Le sergent repeta:

--Quelle est ta patrie?

--Je ne sais pas, dit-elle.

--Comment! tu ne sais pas quel est ton pays?

--Ah! mon pays. Si fait.

--Eh bien, quel est ton pays?

La femme repondit:

--C'est la metairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Aze.

Ce fut le tour du sergent d'etre stupefait. Il demeura un moment pensif.
Puis il reprit:

--Tu dis?

--Siscoignard.

--Ce n'est pas une patrie, ca.

--C'est mon pays.

Et la femme, apres un instant de reflexion, ajouta:

--Je comprends, monsieur. Vous etes de France, moi je suis de Bretagne.

--Eh bien?

--Ce n'est pas le meme pays.

--Mais c'est la meme patrie! cria le sergent.

La femme se borna a repondre:

--Je suis de Siscoignard!

--Va pour Siscoignard! reprit le sergent. C'est de la qu'est ta famille?

--Oui.

--Que fait-elle?

--Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui etait un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

--On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es-tu? Parle.

La femme ecouta, ahurie, cet--_ou on en a eu_--qui ressemblait plus a un
cri de bete fauve qu'a une parole humaine.

La vivandiere sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit a caresser
l'enfant qui tetait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

--Comment s'appelle la teteuse? demanda-t-elle; car c'est une fille, ca.

La mere repondit: Georgette.

--Et l'aine? Car c'est un homme, ce polisson-la.

--Rene-Jean.

--Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore!

--Gros-Alain, dit la mere.

--Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandiere; ca vous a deja des airs
d'etre des personnes.

Cependant le sergent insistait.

--Parle donc, madame. As-tu une maison?

--J'en avais une.

--Ou ca?

--A Aze.

--Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison?

--Parce qu'on l'a brulee.

--Qui ca?

--Je ne sais pas. Une bataille.

--D'ou viens-tu?

--De la.

--Ou vas-tu?

--Je ne sais pas.

--Arrive au fait. Qui es-tu?

--Je ne sais pas.

--Tu ne sais pas qui tu es?

--Nous sommes des gens qui nous sauvons.

--De quel parti es-tu?

--Je ne sais pas.

--Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu?

--Je suis avec mes enfants.

Il y eut une pause. La vivandiere dit:

--Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.
Le sergent recommenca.

--Mais tes parents! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi,
je m'appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi,
mon pere et ma mere en etaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous
des tiens. Dis-nous ce que c'etait que tes parents.

--C'etaient les Flechard. Voila tout.

--Oui, les Flechard sont les Flechard, comme les Radoub sont les Radoub.
Mais on a un etat. Quel etait l'etat de tes parents? Qu'est-ce qu'ils
faisaient? Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils flechardaient, tes
Flechard?

--C'etaient des laboureurs. Mon pere etait infirme et ne pouvait travailler
a cause qu'il avait recu des coups de baton que le seigneur, son seigneur,
notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui etait une bonte, parce que
mon pere avait pris un lapin, pour le fait de quoi on etait juge a mort;
mais le seigneur avait fait grace, et avait dit: Donnez-lui seulement cent
coups de baton; et mon pere etait demeure estropie.

--Et puis?

--Mon grand-pere etait huguenot. Monsieur le cure l'a fait envoyer aux
galeres. J'etais toute petite.

--Et puis?

--Le pere de mon mari etait un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre.

--Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait?

--Ces jours-ci, il se battait.

--Pour qui?

--Pour le roi.

--Et puis?

--Dame, pour son seigneur.

--Et puis?

--Dame, pour monsieur le cure.

--Sacre mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.

La femme eut un soubresaut d'epouvante.

--Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la
vivandiere.

La femme joignit les mains et cria:

--O mon Dieu seigneur Jesus!

--Pas de superstitions! reprit le sergent.

La vivandiere s'assit a cote de la femme et attira entre ses genoux l'aine
des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassures comme ils sont
effarouches, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels
avertissements interieurs.

--Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches, c'est
toujours ca. On devine leur age. Le grand a quatre ans, son frere a trois
ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la
monstre! Veux-tu bien ne pas manger ta mere comme ca! Voyez-vous, madame,
ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme
moi. Je m'appelle Houzarde. C'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler
Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mere. Je suis la cantiniere,
comme qui dirait celle qui donne a boire quand on se mitraille et qu'on
s'assassine. Le diable et son train. Nous avons a peu pres le meme pied, je
vous donnerai des souliers a moi. J'etais a Paris le l0 aout. J'ai donne a
boire a Westermann. Ca a marche. J'ai vu guillotiner Louis XVI. Louis
Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, ecoutez donc. Dire que le 13
janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille! Quand
on l'a couche de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni
habit ni souliers; il n'avait que sa chemise, une veste piquee, une culotte
de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ca, moi. Le fiacre ou on l'a
amene etait peint en vert. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons
garcons dans le bataillon, vous serez la cantiniere numero deux, je vous
montrerai l'etat. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on
s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon,
dans le hourvari, en criant: Qui est-ce qui veut boire un coup, les
enfants? Ce n'est pas plus malaise que ca. Moi, je verse a boire a tout le
monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue.
Et meme une bonne bleue. Mais je donne a boire a tous. Les blesses, ca a
soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ca devrait
se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je
suis tuee, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ca, mais
je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandiere eut cesse de parler, la femme murmura:

--Notre voisine s'appelait Marie-Jeanne et notre servante s'appelait
Marie-Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.

--Tais-toi. Tu as fait peur a madame. On ne jure pas devant les dames.

--C'est que c'est tout de meme un veritable massacrement pour l'entendement
d'un honnete homme, repliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la
Chine qui ont eu leur beau-pere estropie par le seigneur, leur grand-pere
galerien par le cure, et leur pere pendu par le roi, et qui se battent, nom
d'un petit bonhomme! et qui se fichent en revolte, et qui se font
ecrabouiller pour le seigneur, le cure et le roi!

Le sergent cria:

--Silence dans les rangs!

--On se tait, sergent, reprit le grenadier; mais ca n'empeche pas que c'est
ennuyeux qu'une jolie femme comme ca s'expose a se faire casser la gueule
pour les beaux yeux d'un calotin.

--Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section
des Piques. Pas d'eloquence.

Et il se tourna vers la femme.

--Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu?

--Il est devenu rien, puisqu'on l'a tue.

--Ou ca?

--Dans la haie.

--Quand ca?

--Il y a trois jours.

--Qui ca?

--Je ne sais pas.

--Comment! tu ne sais pas qui a tue ton mari?

--Non.

--Est-ce un bleu? Est-ce un blanc?

--C'est un coup de fusil.

--Et il y a trois jours?

--Oui.

--De quel cote?

--Du cote d'Ernee. Mon mari est tombe. Voila.

--Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fais?

--J'emporte mes petits.

--Ou les emportes-tu?

--Devant moi.

--Ou couches-tu?

--Par terre.

--Qu'est-ce que tu manges?

--Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les
moustaches.

--Rien?

--C'est-a-dire des prunelles, des mures dans les ronces, quand il y en a de
reste de l'an passe, des graines de myrtille, des pousses de fougere.

--Oui. Autant dire rien.

L'aine des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit a
la mere. La mere rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants.
Les petits mordirent avidement.

--Elle n'en a pas garde pour elle, grommela le sergent.

--C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

--C'est qu'elle est la mere, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

--A boire, dit l'un.

--A boire, repeta l'autre.

--Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable, dit le sergent.

La vivandiere prit le gobelet de cuivre qui pendait a sa ceinture a cote de
sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandouliere,
versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des levres
des enfants.

Le premier but et fit la grimace.

Le second but et cracha.

--C'est pourtant bon, dit la vivandiere.

--C'est du coupe-figure? demanda le sergent.

--Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:

--Et comme ca, madame, tu te sauves?

--Il faut bien.

--A travers champs, va comme je te pousse?

--Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

--Pauvre paroissienne! dit la vivandiere.

--Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis tout entouree de coups de
fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut. On m'a tue mon mari. Je n'ai
compris que ca.

Le sergent fit sonner a terre la crosse de son fusil, et cria:

--Quelle bete de guerre! nom d'une bourrique!

La femme continua:

--La nuit passee, nous avons couche dans une emousse.

--Tous les quatre?

--Tous les quatre.

--Couche?

--Couche.

--Alors, dit le sergent, couche debout.

Et il se tourna vers les soldats.

--Camarades, un gros vieux arbre creux et mort ou un homme peut se fourrer
comme dans une gaine, ces sauvages appellent ca une emousse. Qu'est-ce que
vous voulez? Ils ne sont pas forces d'etre de Paris.

--Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandiere, et avec trois
enfants!

--Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui
passaient et qui ne voyaient rien du tout, ca devait etre drole d'entendre
un arbre crier _papa, maman_!

--Heureusement, c'est l'ete, soupira la femme.

Elle regardait la terre, resignee, ayant dans les yeux l'etonnement des
catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misere.

Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre
grondant tout autour de l'horizon, la faim, la soif, pas d'autre nourriture
que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.

Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tetait.
La petite quitta le sein, tourna doucement la tete, regarda avec ses belles
prunelles bleues l'effrayante face velue, herissee et fauve qui se penchait
sur elle, et se mit a sourire.

Le sergent se redressa, et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et
s'arreter au bout de sa moustache comme une perle.

Il eleva la voix.

--Camarades, de tout ca je conclus que le bataillon va devenir pere. Est-ce
convenu? Nous adoptons ces trois enfants-la.

--Vive la Republique! crierent les grenadiers.

--C'est dit, fit le sergent.

Et il etendit les deux mains au-dessus de la mere et des enfants.

--Voila, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge.

La vivandiere sauta de joie.

--Trois tetes dans un bonnet! cria-t-elle.

Puis elle eclata en sanglots, embrassa eperdument la pauvre veuve, et lui
dit:

--Comme la petite a deja l'air gamine!

--Vive la Republique! repeterent les soldats.

Et le sergent dit a la mere:

--Venez, citoyenne.






LIVRE DEUXIEME

LA CORVETTE CLAYMORE



I. ANGLETERRE ET FRANCE MELEES

Au printemps de 1793, au moment ou la France, attaquee a la fois a toutes
ses frontieres, avait la pathetique distraction de la chute des Girondins,
voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.

Un soir, le 1er juin, a Jersey, dans la petite baie deserte de Bonnenuit,
une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux
qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer,
Une corvette mettait a la voile. Ce batiment, etait monte par un equipage
francais, mais faisait partie de la flottille anglaise placee en station et
comme en sentinelle a la pointe orientale de l'ile. Le prince de La
Tour-d'Auvergne, qui etait de la maison de Bouillon, commandait la
flottille anglaise, et c'etait par ses ordres, et pour un service urgent et
Special, que la corvette en avait ete detachee.

Cette corvette, immatriculee a la Trinity-House sous le nom de _The
Claymore_, etait en apparence une corvette de charge, mais en realite une
corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il
ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait ete construite a deux fins,
ruse et force: tromper, s'il est possible, combattre, s'il est necessaire.
Pour le service quelle avait a faire cette nuit-la, le chargement avait ete
remplace dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente
caronades, soit qu'on previt une tempete, soit plutot, qu'on voulut donner
une figure debonnaire au navire, etaient a la serre, c'est-a-dire fortement
amarrees en dedans par de triples chaines et la volee appuyee aux
ecoutilles lamponnees; rien ne se voyait au dehors; les sabords etaient
aveugles: les panneaux etaient ferme; c'etait comme un masque mis a la
corvette. Ces caronades etaient a roue de bronze a rayons, ancien modele,
dit "modele radie". Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le
pont; celle-ci, faite pour la surprise et l'embuche, etait a pont desarme,
et avait ete construite de facon a pouvoir porter, comme on vient de le
voir, une batterie d'entre-pont. _La Claymore_ etait d'un gabarit
massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse: c'etait la coque la plus
solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une
fregate, quoiqu'elle n'eut pour mat d'artimon qu'un matereau avec une
simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une
membrure courbe presque unique qui avait coute cinquante livres sterling
dans les chantiers de Southampton.

L'equipage, tout francais, etait compose d'officiers emigres et de matelots
deserteurs. Ces hommes etaient tries; pas un qui ne fut bon marin, bon
soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de
l'epee et du roi.

Un demi bataillon d'infanterie de marine, pouvant au besoin etre debarque,
etait amalgame a l'equipage.

La corvette _Claymore_ avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le
comte du Boisberthelot, un des meilleurs officiers de l'ancienne marine
royale, pour second le chevalier de La Vieuville qui avait commande aux
gardes-francaises la compagnie ou Hoche avait ete sergent, et pour pilote
le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoit.

On devinait que ce navire avait a faire quelque chose d'extraordinaire. Un
homme en effet venait de s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans
une aventure. C'etait un haut vieillard, droit et robuste, a figure severe,
dont il eut ete difficile de preciser l'age, parce qu'il semblait a la fois
vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d'annees et pleins de
force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un eclair dans le regard;
quarante ans pour la rigueur et quatre-vingts ans pour l'autorite. Au
moment ou il etait monte sur la corvette, son manteau de mer s'etait
entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vetu, sous ce manteau, de larges
braies dites _bragou-bras_, de bottes-jambieres, et d'une veste en peau de
chevre montrant en dessus le cuir passemente de soie, et en dessous le poil
herisse et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes
bretonnes etaient a deux fins, servaient aux jours de fete comme aux jours
de travail, et se retournaient, offrant a volonte le cote velu ou le cote
brode; peaux de bete toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le
vetement de paysan que portait ce vieillard etait, comme pour ajouter a une
vraisemblance cherchee et voulue, use aux genoux et aux coudes, et
paraissait avoir ete longtemps porte, et le manteau de mer, de grosse
etoffe, ressemblait a un haillon de pecheur. Ce vieillard avait sur la tete
le chapeau rond du temps, a haute forme et a large bord, qui, rabattu, a
l'aspect campagnard, et, releve d'un cote par une ganse a cocarde, a
l'aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaisse a la paysanne, sans
ganse ni cocarde.

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